Cameroun : Salubrité publique, pourquoi cette mobilisation maintenant contre les poubelles, après des décennies de négligence ?
Paul Atanga Nji, le ministre de l’Administration territoriale (Minat) convoque les maires pour restaurer la propreté urbaine. Mais cette offensive tardive soulève une question légitime : pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Yaoundé et Douala et toutes les villes du Cameroun, suffoquent sous les ordures. Les caniveaux débordent, les déchets s'accumulent, et le cadre de vie des Camerounais s'est progressivement dégradé jusqu'à atteindre un niveau que le gouvernement qualifie désormais d'indigne.
Face à ce constat alarmant Paul Atanga Nji, vient de sonner la mobilisation générale. Autorités administratives, édiles municipaux et prestataires de collecte sont sommés de redresser la barre. Une initiative salutaire, certes, mais qui intervient après des décennies d'inaction.
Insalubrité insupportable
Le tableau est sombre : amoncellements d'ordures ménagères, drains obstrués, espaces publics transformés en dépotoirs sauvages. Cette réalité n'a rien de nouveau pour les habitants des grandes villes camerounaises. Pourtant, ce n'est qu'aujourd'hui que l'État décrète l'urgence et affiche une volonté politique forte de renverser la tendance. La question se pose naturellement : pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qui a changé pour que cette problématique, longtemps relayée au second plan, devienne soudainement une priorité gouvernementale ?
La réponse tient peut-être à l'image internationale du pays. Le gouvernement invoque désormais la stature du Cameroun sur la scène mondiale, reconnaissant implicitement que l'insalubrité de ses villes ternit sa réputation. Un aveu qui révèle l'ampleur du retard accumulé.
Partenariat État-communes
L'offensive lancée par le Minat se distingue par son approche. Fini le temps des recommandations molles et des responsabilités diluées. Le ministre impose un partenariat de premier plan entre le pouvoir central et les collectivités territoriales décentralisées, plaçant chaque échelon administratif face à ses obligations.
Gouverneurs, préfets et sous-préfets ne seront plus de simples observateurs. Ils devront superviser directement les opérations de collecte, lever les obstacles logistiques et soutenir activement les prestataires chargés du ramassage. Les maires, quant à eux, sont positionnés comme les chefs d'orchestre de cette bataille pour la propreté, avec la promesse d'un accompagnement renforcé.
Cette architecture institutionnelle semble robuste sur le papier. Mais elle pose une question embarrassante : ces mécanismes de coordination n'auraient-ils pas dû exister depuis toujours ? Pourquoi fallait-il attendre que la situation devienne critique pour structurer une chaîne de responsabilités claire ?
L'argent enfin débloqué
Pour donner du crédit à cette mobilisation, le gouvernement a mis la main à la poche. Sous les hautes instructions du président Paul Biya, une dotation spéciale a été allouée à chaque commune de Yaoundé dans le cadre de la campagne nationale « Villes propres ». Un geste financier exceptionnel censé transformer la capitale en vitrine de salubrité.
Ce levier budgétaire, présenté comme un tournant, révèle pourtant l'ampleur de la négligence passée. Si des fonds spéciaux sont nécessaires aujourd'hui, cela signifie que les budgets ordinaires alloués à la gestion des déchets ont été, pendant des années, largement insuffisants ou mal utilisés ou encore ont été redirigés vers les poches des gouvernants corrompus dont regorge le Cameroun. Les communes ont-elles manqué de moyens ou de volonté politique ? Probablement des deux.
L'extension promise de ces mesures aux 360 communes du pays reste à concrétiser. Pour l'instant, seule Yaoundé bénéficie de cette impulsion initiale, renforçant l'impression d'une action motivée davantage par l'urgence de redorer le blason de la capitale que par une vision équitable du développement territorial.
Le citoyen, éternel bouc émissaire
Sans surprise, le discours officiel appelle les populations à la responsabilité individuelle. Chaque Camerounais doit devenir un « soldat de la salubrité », respecter les horaires de collecte, cesser de jeter les ordures dans les caniveaux. Des exhortations légitimes, mais qui sonnent comme un transfert de responsabilité.
Car si l'incivisme existe, il s'explique aussi par l'absence criante de services publics fiables. Comment respecter des horaires de collecte quand les camions ne passent qu'aléatoirement ? Comment ne pas encombrer les drains quand aucune alternative de tri ou de dépôt n'est proposée ? L'État demande aujourd'hui aux citoyens de compenser des décennies de défaillance institutionnelle.
La vraie interrogation porte sur la pérennité de cette offensive. Le Cameroun a connu par le passé d'autres campagnes de salubrité, d'autres sursauts volontaristes suivis de retours à la léthargie. Le risque d'un effet d'annonce est réel, surtout si la supervision promise des gouverneurs et préfets ne s'accompagne pas de mécanismes de contrôle rigoureux et de sanctions en cas de manquement.
Pour que cette mobilisation échappe au syndrome du « feu de paille », elle devra s'inscrire dans la durée, avec des indicateurs mesurables, une évaluation régulière et une communication transparente sur les résultats obtenus. Les Camerounais ont besoin de preuves concrètes, pas de promesses renouvelées.
L'initiative du ministre Paul Atanga Nji mérite d'être saluée pour son ambition et son appareil institutionnel. Mais elle ne doit pas faire oublier les questions de fond : pourquoi avoir laissé la situation se dégrader à ce point ? Pourquoi les mécanismes de supervision, les partenariats État-communes et les dotations spéciales n'ont-ils été actionnés qu'aujourd'hui ?
Cette mobilisation tardive révèle les limites d'une gouvernance urbaine longtemps défaillante. Si le Cameroun veut véritablement redonner à ses villes leur "éclat d'antan", il devra non seulement nettoyer les rues, mais aussi assainir les pratiques de gestion publique qui ont conduit à ce naufrage sanitaire. Le combat pour la propreté commence par la transparence et la constance de l'action publique.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-oucameroun@koaci.com
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