Côte d'Ivoire : 291 milliards FCFA mal gérés, 60 000 tonnes de fèves bloquées, la filière cacao au bord de l'implosion, les producteurs prêts à la grève dès la fin du mois
La filière café-cacao ivoirienne, pilier de l’économie nationale, traverse une nouvelle zone de turbulences. Dans une déclaration solennelle, plusieurs organisations de producteurs dénoncent une crise majeure de la campagne 2025-2026 et pointent du doigt la gestion jugée « unilatérale et opaque » du fonds spécial de 291 milliards FCFA destiné à l’enlèvement de 100 000 tonnes de cacao.
Réunis au sein du Collège des producteurs de café-cacao de Côte d’Ivoire, représenté par l’ONPCC-CI, les signataires au cours d'une rencontre tenue ce jeudi 26 mars à la bourse de Travail de Treichville, ont tiré la sonnette d’alarme et appellé à une intervention urgente des autorités, notamment le président Alassane Ouattara.
Lancée dans l’enthousiasme le 1er octobre 2025 avec un prix record de 2 800 FCFA/kg de cacao, la campagne 2025-2026 s’annonçait historique. Mais à quelques jours de son terme initial, elle est désormais marquée par un blocage de la commercialisation et une chute brutale de confiance entre les acteurs et la structure en charge de sa gestion.
Les producteurs comparent cette situation à la crise de 2016-2017, qui avait conduit à un profond remaniement à la tête du Conseil Café-Cacao. À l’époque, des facteurs exogènes (baisse des cours, Brexit) s’étaient combinés à des dysfonctionnements internes, notamment des erreurs de prévision et des défaillances d’exportateurs.
Selon les organisations signataires, la crise actuelle présente des similitudes inquiétantes, avec des causes principalement internes, mauvaise application des règles de gouvernance,
attribution de volumes à des opérateurs sans garanties financières suffisantes, prévisions de récolte erronées, défaillances d’exportateurs.
Les critiques visent directement le Directeur général du Conseil Café-Cacao, Koné Yves Brahima, accusé d’avoir d’abord minimisé la crise avant d’adopter des mesures controversées.
Parmi celles-ci figure la modification du calendrier de commercialisation annoncée fin février 2026. La campagne principale a été écourtée au 28 février, avançant de fait la campagne intermédiaire au 1er mars.
Conséquence directe : une partie importante de la production initialement payée à 2 800 FCFA/kg bascule vers un prix de 1 200 FCFA/kg, soit une perte de 1 600 FCFA/kg pour les producteurs.
« Cette décision entraîne un manque à gagner considérable et fragilise toute la chaîne de valeur », dénoncent les organisations.
Pour tenter de désengorger le marché, le gouvernement a débloqué un fonds spécial de 291 milliards FCFA destiné à absorber un stock résiduel estimé à 100 000 tonnes.
Si les producteurs saluent l’initiative, ils critiquent fortement sa mise en œuvre.
Selon l’Organisation interprofessionnelle agricole (OIA Café-Cacao CI), il resterait encore 60 000 tonnes à enlever, malgré les fonds mobilisés..
Plus grave, les signataires dénoncent
une répartition jugée opaque des volumes, des décisions prises sans concertation,
des incohérences dans les chiffres annoncés, la suppression de données dans le système de gestion (SYDORE).
Ils évoquent également des volumes attribués à certains opérateurs privés sans transparence, au détriment d’autres acteurs, notamment les multinationales capables d’absorber rapidement les stocks.
Dialogue rompu et tensions institutionnelles
Malgré plusieurs réunions, notamment sous l’égide du Premier ministre Beugré Mambé, les discussions entre les acteurs de la filière et le Conseil Café-Cacao semblent dans l’impasse.
Un protocole d’accord signé le 1er mars 2026 aurait même été remis en cause dès le lendemain par le directeur général du CCC, selon les producteurs.
Cette situation alimente un climat de défiance généralisée et accentue les tensions au sein de la filière.
Au cœur de la contestation, la répartition jugée injuste des pertes liées à la baisse des cours internationaux. Les producteurs estiment qu’ils ne doivent pas être les seuls à supporter l’impact négatif, alors qu’ils ne bénéficient pas pleinement des hausses.
« La perte de 1 600 FCFA/kg doit être partagée entre tous les acteurs : État, exportateurs, coopératives et régulateur », plaident-ils.
Face à la gravité de la situation, les organisations signataires lancent un appel solennel au président Alassane Ouattara pour garantir l’achat des stocks au prix initial de 2 800 FCFA/kg, éviter la faillite de milliers de producteurs et coopératives, préserver la stabilité sociale dans les zones rurales.
À court terme, les producteurs demandent un audit indépendant de la gestion de la crise, une mesure conservatoire à l’encontre de la direction du CCC, la mise en place d’un comité paritaire OIA-CCC pour superviser l’enlèvement des stocks restants.
À moyen terme, ils appellent à une réforme du mécanisme de stabilisation des prix afin de mieux protéger les producteurs contre la volatilité des marchés.
Enfin, ils brandissent une menace claire :une grève générale pourrait être déclenchée sur l’ensemble du territoire si les 60 000 tonnes restantes ne sont pas enlevées avant fin mars 2026.
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire joue un rôle clé dans l’économie agricole mondiale. Cette nouvelle crise met en lumière les fragilités persistantes du système de régulation et les tensions entre acteurs.
À quelques mois de la prochaine campagne, l’urgence est désormais de restaurer la confiance et d’éviter une escalade sociale aux conséquences potentiellement lourdes.
Notons enfin que les signataires de cette déclaration sont, Thibeaut Yoro (ONPCC-CI),
Kiebré Seydou (Centrale syndicale) et
Sermé Karim (ASPCACC).
Wassimagnon
Infos à la une
Communiqués
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
