Cameroun : Ndolé City, quand les médias construisent la ville avant les ouvriers
Ndole City, la ville eco-touristique futuriste que les medias annoncent au Cameroun (Ph)
Le 7 mai 2026, à l'hôtel Mont Fébé de Yaoundé, des journalistes prennent place dans une salle climatisée. Un conseiller technique du ministère du Tourisme et des Loisirs (Mintourl) prend la parole. Il valide, il exhorte, il mobilise. Les caméras filment, les stylos courent, les téléphones enregistrent. Le projet « Ndole City » - une cité futuriste de 10,7 milliards de dollars à Sikoum-Dibamba - vient d'obtenir sa couverture médiatique. Il n'a pas encore obtenu grand-chose d'autre.
Quinze jours plus tard, le 22 mai 2026, la Banque des États de l'Afrique Centrale (Beac) publie un communiqué au ton inhabituel pour une institution aussi feutrée. Le gouverneur Yvon Sana Bangui y dément toute implication dans ce projet, pointe « l'origine opaque des capitaux », l'absence d'investisseurs identifiables, des « carences majeures dans la documentation ». Détail révélateur : la Beac avait déjà saisi l'Agence Nationale d'Investigation Financière (ANIF) en juin 2025 -soit près d'un an avant la conférence de presse du Mintourl.
La question ne porte donc plus sur Ndole City. Elle porte sur nous.
Marronnier et complices involontaires
Le mot « marronnier » désigne, dans le jargon des rédactions, ces sujets qui reviennent périodiquement, prévisibles comme les saisons. Mais il existe une autre catégorie, plus pernicieuse : le marronnier de l'investissement miraculeux. Au Cameroun, il pousse avec une régularité troublante. Un projet pharaonique est annoncé. Des chiffres astronomiques circulent. Un ministre ou son représentant apporte sa caution. Les médias couvrent. Les investisseurs particuliers s'enthousiasment. Puis vient le silence, ou pire, le démenti.
Ndolé City s'inscrit dans cette séquence avec une précision presque didactique.
Ce qui est nouveau, cette fois, c'est la vitesse à laquelle le contrepoint institutionnel est arrivé. L'autorité monétaire régionale n'a pas attendu des années. Elle a agi — en interne dès juin 2025, publiquement le 22 mai 2026. Ce qui n'a pas changé, en revanche, c'est la séquence médiatique : la conférence de presse a bénéficié d'une couverture nourrie, sans que les signaux d'alarme préexistants ne soient mentionnés, interrogés, ou même recherchés.
Personne, dans cette salle de l'hôtel Mont Fébé, ne semble avoir demandé : « Monsieur le Conseiller, la banque des six États de la Cemac a saisi l'ANIF sur ce dossier il y a onze mois. Comment expliquez-vous que le Mintourl valide aujourd'hui ce que la banque centrale suspectait hier ? »
Conférence de presse, un outil devenu piège
La conférence de presse est un outil légitime. Elle permet à un émetteur — institution, entreprise, association — de diffuser une information à grande échelle. Mais elle repose sur un contrat implicite : le journaliste n'est pas un preneur de son. Il est un filtre, un vérificateur, un contradicteur.
Or le modèle économique de la presse camerounaise — pressions financières, dépendance aux relations publiques institutionnelles, culture du compte-rendu — fragilise ce contrat. Couvrir une conférence de presse officielle coûte peu et rapporte vite : le communiqué est prêt, les images sont disponibles, le responsable est identifié, la hiérarchie est rassurée. Enquêter sur les fonds propres d'une société dénommée Impex Trading SARL, vérifier l'identité de ses actionnaires, croiser les données avec les alertes de la Beac — cela prend du temps, des sources, parfois du courage.
Ce déséquilibre n'est pas une tare morale. C'est une réalité structurelle. Mais elle produit, à l'échelle d'une profession, un effet dévastateur : les médias deviennent le premier investissement d'un projet avant même que le premier FCFA de capitaux propres soit engagé.
Ce que dit le communiqué de la Beac
Relisons le communiqué de l’institution d’émission avec attention. L'institution ne se contente pas de démentir. Elle dénonce « la diffusion répétée de communications pouvant laisser croire à son implication ». Elle précise que ses échanges avec le promoteur « s'inscrivent exclusivement dans le cadre normal de l'examen administratif » et ne peuvent « en aucun cas être interprétés comme une caution institutionnelle ».
Ce langage, pour qui sait le lire, est une accusation indirecte d'instrumentalisation. Quelqu'un - le promoteur, ses relais, ou les deux - a utilisé l'existence de ces échanges administratifs pour accréditer l'idée d'un soutien de la banque centrale. Et les médias, en relayant la présentation du 7 mai sans recoupement, ont, même involontairement, participé à cette construction narrative.
C'est là que le rôle de la presse devient une question éthique et non plus seulement technique. Il ne s'agit pas de cultiver un scepticisme stérile à l'égard de tout projet d'investissement. Le Cameroun a besoin d'investissements, de villes nouvelles, d'infrastructures. Le journalisme économique a pour rôle d'accompagner ces dynamiques, de les rendre intelligibles, d'encourager les initiatives sérieuses.
Mais accompagner n'est pas valider. Quelques réflexes élémentaires auraient suffi, ici, à changer le traitement : Vérifier l'existence légale et le capital d'Impex Trading SARL au registre du commerce. Interroger la BEAC ou le MINFI avant de couvrir une présentation impliquant des montages financiers de cette ampleur.
Contextualiser les chiffres : 10,7 milliards de dollars (6 427 milliards de FCFA), c'est plus de la moitié (72%) du budget de l'État camerounais en 2026. Cette mise en perspective seule aurait interpellé le lecteur.
Interroger publiquement le représentant du Mintourl sur les conditions de validation d'un projet aux financements non identifiés.
Aucun de ces réflexes n'est héroïque. Ils constituent simplement le métier.
Ndolé City n'existe pas encore. Ses fondations sont, pour l'heure, faites de communiqués et de promesses. Mais dans les archives de la presse camerounaise, elle existera. Elle existera dans les titres du 7 mai, dans les images de l'hôtel Mont Fébé, dans les citations du conseiller technique souriant devant des partenaires mobilisés.
L’institution dirigée par Yvon Sana Bangui, a joué son rôle. L'institution a alerté, documenté, publiquement pris ses distances. Elle a fait ce qu'une banque centrale doit faire.
La question qui reste ouverte, et qui nous appartient collectivement, est plus simple et plus difficile à la fois : est-ce que nous, médias, avons fait ce que des journalistes doivent faire ? Si la réponse est non, Ndolé City n'est pas seulement un projet immobilier douteux. C'est aussi un révélateur. Et les révélateurs, pour un journaliste, ne s'ignorent pas.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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