Cameroun : Secteur minier, la société civile dénonce l'opacité et force l'Etat à parler
Ils sont venus sans armes, avec des pancartes et des chiffres. Le 26 mai 2026, des membres de la société civile ont planté leur sit-in devant la Direction Générale de la Société nationale des mines (Sonamines). Encadrés par les Forces de Maintien de l'Ordre, ils avaient un message simple et implacable : les richesses du sous-sol camerounais appartiennent au peuple camerounais. Et le peuple veut savoir où elles vont. Quelques heures plus tard, le directeur général les recevait en séance de travail. Un symbole fort dans un pays où le dialogue entre citoyens et institutions reste rare.
Quelques heures plus tard, la porte s'ouvrait. Serge Hervé Boyogueno et son staff recevaient la délégation en séance de travail, en présence des caméras de la Un fait rare, presque inédit, dans un secteur minier camerounais longtemps opaque.
44 tonnes d'or envolées vers Dubaï
Ce qui a mis le feu aux poudres n'est pas une rumeur. Ce sont des chiffres. Durant la séance de travail, le top mangement de la Sonamines a lui-même confirmé des pertes colossales : près de 2 000 milliards de francs CFA en cinq ans, soit l'équivalent de 44 tonnes d'or qui auraient pris la direction des Émirats Arabes Unis, et plus précisément de Dubaï.
Entre 2024 et 2025, les écarts entre les statistiques officielles d'exportation et les chiffres réels ont atteint des proportions que la société civile qualifie de « scandale ». Un pillage méthodique, organisé, qui s'est poursuivi dans une quasi-indifférence institutionnelle - jusqu'à ce mardi matin.
Dialogue ouvert, des questions sans réponses
Au sortir de la séance, le représentant du Collectif a exprimé un sentiment pour le moins nuancé.
« Mon sentiment est mitigé. Malgré les informations reçues, nous sommes restés sur notre faim, car nous ne savons pas toujours où part l'or du Cameroun. Nous restons vraiment prudents et en même temps déçus», a déclaré Simon KALDJOB, le président général du Collectif des Organisations des Consommateurs du Cameroun-COC qui regroupe 51membres.
La société civile dit avoir été satisfaite sur un point : la connaissance désormais acquise du fonctionnement et des missions de la Sonamines, ainsi que le contact établi avec la direction pour « la poursuite du dialogue et la collaboration entre nos deux structures pour l'intérêt général ». Mais sur la question centrale — la traçabilité de l'or camerounais — les réponses se font attendre.
Un dialogue s'est ouvert. Une confiance reste à construire.
Grève suspendue
Concrètement, la mobilisation a produit des résultats tangibles. Le mot d'ordre de grève, lancé par le Collectif, est momentanément suspendu. Plusieurs raisons ont motivé cette décision.
Les engagements formels pris par l’entreprise publique en charge de la gestion du secteur minier ; les instructions du Premier ministre, données lors du conseil de ministres de la semaine dernière, pour la poursuite de la restructuration et de l'assainissement du secteur minier ; l'ouverture du dialogue et de la collaboration avec la société civile pour plus de transparence ; le lancement de poursuites judiciaires au pénal contre les auteurs présumés du scandale ; et, les actions de démantèlement et de mise en conformité de plusieurs entreprises qui exerçaient dans l'illégalité, conduites par le ministère des mines, de l'industrie et du développement technologique (Minmidt).
Mais la suspension n'est pas un abandon. Le Collectif a posé une condition claire : 60 jours - deux mois - pour évaluer la mise en œuvre effective de ces engagements. Passé ce délai, toutes les options restent sur la table.
Ce que l'or camerounais devrait construire
Au-delà des mécanismes institutionnels, c'est une question concrète que pose la société civile : à quoi servirait cet argent s'il restait au Cameroun ?
La réponse est simple, et douloureuse. Si seulement la moitié des sommes perdues étaient récupérées, elles pourraient booster l'économie nationale et améliorer directement les conditions de vie des Camerounais : construction d'hôpitaux, de routes, d'écoles. Des infrastructures que des millions de ménages attendent encore.
Pour peser sur ces enjeux, le Collectif réclame la création d'un Comité de veille multi-acteurs, avec une participation active de la société civile, afin d'exercer un droit de regard sur la production, la commercialisation des minerais, et de s'assurer que les recettes fiscales entrent bien dans les caisses de l'État.
En parallèle, et sans attendre l'aval du gouvernement, le Collectif annonce la mise sur pied d'une structure indépendante de suivi, composée exclusivement d'acteurs de la société civile.
Au terme de ce bras de fer, le Collectif adresse une double injonction.
Au gouvernement, il demande de poursuivre sans relâche l'assainissement du secteur minier, de créer une Agence de Régulation des Mines dotée d'un Conseil d'Administration incluant la société civile, et d'impliquer davantage les citoyens dans les actions de terrain : sensibilisation des populations riveraines, protection de l'environnement.
Aux entreprises étrangères opérant sur le sol camerounais, le message est sans ambiguïté : se conformer à la réglementation en vigueur, cesser le pillage des ressources naturelles, et répondre devant la justice des préjudices causés à l'économie nationale.
Ce qui s'est passé devant la Sonamines ce 26 mai n'est pas anodin. Des citoyens se sont mobilisés, ont maintenu la pression, et ont obtenu une séance de travail avec la direction d'une institution stratégique de l'État — en présence des médias nationaux et internationaux.
Ce n'est pas encore une victoire. C'est peut-être le début d'un rapport de force nouveau entre la société civile camerounaise et les institutions qui gèrent les richesses du pays.
Dans 60 jours, on saura si ce dialogue était sincère — ou simplement une façon d'éteindre un incendie.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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