Cameroun : Le pays plongé dans un vide constitutionnel qui inquiète
Depuis la révision constitutionnelle introduisant le poste de vice-président, le Cameroun attend toujours sa nomination. Une bombe à retardement institutionnelle, alors que l'état de santé du chef de l'État suscite des interrogations croissantes.
Selon plusieurs sources proches du premier cercle présidentiel, une ligne de fracture s'est dessinée autour d'une question que l'on n'ose encore formuler publiquement : qui gouvernera après Paul Biya ?
D'un côté, les « Frankistes ». Ce courant interne prête au président Biya l'intention de nommer son fils aîné, Frank Biya, au poste de vice-président récemment réintroduit dans la Constitution. Une option qui ferait de la succession une affaire de famille, inscrivant le Cameroun dans la tradition des dynasties politiques africaines.
De l'autre côté, les « Chantalistes ». La première dame, Chantal Biya, pencherait pour un profil technocratique et éprouvé : Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République depuis quinze ans, véritable architecte de l'appareil d'État. Un homme de l'ombre, mais dont l'influence réelle dans la gestion quotidienne du pouvoir n'est un secret pour personne à Yaoundé.
Ces deux visions s'affrontent en silence, sans déclaration publique, par intermédiaires et fuites calculées. Ce ballet de l'antichambre serait resté anecdotique s'il ne se déroulait pas dans un contexte d'urgence institutionnelle que le pouvoir s'obstine à minimiser.
« Le successeur est censé être nommé par le président — mais celui-ci ne l'a pas encore fait. »
Réforme sans suite
Il y a dans la situation actuelle du Cameroun un paradoxe frappant. Le pays a pris soin de modifier sa Constitution pour organiser sereinement la transmission du pouvoir — et pourtant, le poste clé prévu par ce texte demeure vacant.
La révision constitutionnelle a réintroduit le poste de vice-président, destiné à devenir le successeur constitutionnel direct du président en cas de vacance du pouvoir. Sous l'ancienne Constitution, ce rôle revenait au président du Sénat, mais dans un cadre strictement limité : il ne pouvait exercer les fonctions présidentielles que pendant quatre-vingt-dix jours, délai dans lequel une élection devait être organisée.
Le nouveau dispositif est donc conçu pour assurer une continuité plus stable. Mais il repose sur un préalable essentiel : que le président nomme effectivement son vice-président. Ce que Paul Biya n'a, à ce jour, pas fait.
Si une vacance du pouvoir survenait aujourd'hui, le Cameroun se retrouverait dans un vide juridique. Aucun successeur désigné, une Constitution réformée mais inappliquée sur ce point, et une classe politique peu préparée à l'exercice de transition.
Certains juristes camerounais estiment que l'ancienne disposition de secours - le président du Sénat comme successeur intérimaire - pourrait théoriquement s'appliquer en l'absence d'un vice-président nommé. Mais cette interprétation est contestée, et conduirait dans tous les cas à une période de haute turbulence institutionnelle.
Ce vide n'est pas anodin au regard du contexte. Depuis dimanche, Paul Biya est en « court séjour privé en Europe », selon la formule consacrée par la communication présidentielle. Une formule devenue, au fil des années, un euphémisme que les Camerounais décodent avec résignation. Le 20 mai dernier, lors des célébrations de la fête nationale, la télévision nationale avait soigneusement évité certains plans d'un président dont la vigueur physique fait l'objet de spéculations croissantes.
La question que beaucoup murmurent sans l'assumer publiquement mérite d'être posée avec lucidité : « que se passerait-il si Paul Biya, 93 ans, ne revenait pas diriger le Cameroun ? » s’interroge Angie Forbin journaliste camerounaise, basée aux États-Unis.
La rivalité entre Frankistes et Chantalistes, si elle reflète des ambitions personnelles réelles, révèle surtout que l'entourage présidentiel lui-même a intégré cette éventualité. La question n'est plus de savoir si la succession est pensée-elle l'est, et âprement. La question est de savoir si elle sera organisée dans un cadre légal avant que les circonstances ne la précipitent dans le chaos.
Car sans vice-président nommé, toute vacance du pouvoir ouvre la porte à une crise constitutionnelle dont le Cameroun, déjà fragilisé par les tensions dans les régions anglophones et la pression sécuritaire dans l'Extrême-Nord, pourrait difficilement sortir indemne.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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