Afrique : De Ben Laden à l'affaire Al Minhad, Al Jazeera face aux pièges de la guerre de l'information
La base aérienne d'Al Minhad (ph)
De la diffusion des messages d’Oussama Ben Laden après les attentats du 11 Septembre 2001 aux déclarations militaires qui se multiplient dans les conflits actuels, Al Jazeera se retrouve confrontée à un dilemme journalistique majeur : informer sur la parole des belligérants sans devenir, malgré elle, leur relais de propagande. L’affaire de la base d’Al Minhad, aux Émirats arabes unis, illustre une nouvelle fois les limites parfois ténues entre relayer une information et contribuer à imposer un récit.
Depuis le 11 septembre 2001, la question revient avec une insistance particulière : jusqu’où un média d’information peut-il diffuser les déclarations d’un acteur engagé dans un conflit sans participer, volontairement ou non, à sa stratégie de communication ?
Al Jazeera a été au cœur de ce débat dès les premières années qui ont suivi les attentats de New York et de Washington. La chaîne qatarie s’était alors imposée comme l’un des principaux diffuseurs des enregistrements vidéo et audio d’Oussama Ben Laden et des messages d’Al-Qaïda.
Sur le plan journalistique, ces documents représentaient des exclusivités considérables. Ils permettaient à la chaîne de donner accès à la parole d’un homme devenu l’une des figures les plus recherchées de la planète. Mais cette position soulevait également une interrogation fondamentale : en offrant une audience internationale aux messages de Ben Laden, le média ne contribuait-il pas, dans le même temps, à amplifier sa propagande ?
Le problème dépasse largement le cas d’Al-Qaïda. Il concerne aujourd’hui l’ensemble des médias confrontés aux guerres et aux crises internationales.
Dans un conflit, chaque camp cherche à imposer son propre récit. Une frappe est présentée comme une victoire, une cible ennemie comme détruite, une opération comme un succès stratégique. Les communiqués militaires ne sont donc jamais de simples informations administratives. Ils peuvent également répondre à des objectifs de communication, de dissuasion ou de manipulation de l’opinion.
Pour un média, le défi consiste dès lors à rapporter ces déclarations tout en conservant la distance nécessaire à leur traitement journalistique. La question n’est pas de savoir s’il faut taire la version d’un belligérant. Ce serait contraire au principe même du pluralisme de l’information. La difficulté réside plutôt dans la manière de la présenter.
Dire qu’« une armée affirme avoir détruit une base » n’a pas la même portée que d’annoncer que « la base a été détruite ». Dans le premier cas, le média rapporte une déclaration. Dans le second, il présente comme établi un fait qui peut encore être contesté.
Cette distinction, apparemment sémantique, devient essentielle lorsque les informations sont diffusées en temps réel, alors que les faits restent difficiles à vérifier.
L’affaire d’Al Minhad, révélatrice des tensions
L’épisode de la base d’Al Minhad, aux Émirats arabes unis, illustre précisément cette difficulté.
Des sources iraniennes ont affirmé que Téhéran avait pris pour cible cette installation militaire. Les autorités émiriennes ont, de leur côté, démenti que la base ait été frappée.
Abu Dhabi a toutefois confirmé l’existence d’une menace iranienne ce jour-là, en annonçant avoir intercepté un drone iranien au-dessus de ses eaux.
Cette distinction est déterminante pour le traitement journalistique de l’événement.
D’un côté, l’interception d’un drone constitue un élément confirmé par les autorités émiriennes elles-mêmes. De l’autre, l'affirmation selon laquelle la base d’Al Minhad aurait été touchée demeure une déclaration attribuée à la partie iranienne et contestée par les Émirats.
Deux informations peuvent donc coexister sans avoir le même degré de certitude.
C’est précisément à cet endroit que se joue la responsabilité du média : distinguer clairement ce qui est établi, ce qui est affirmé et ce qui reste à vérifier.
En période de conflit, les médias deviennent inévitablement un terrain d’affrontement.
Les belligérants cherchent à atteindre leurs adversaires, mais aussi leurs propres populations, leurs alliés et la communauté internationale. Une déclaration diffusée à grande échelle peut servir à démontrer une capacité militaire, à envoyer un message de dissuasion ou à influencer la perception d’une opération.
Elle peut également avoir des conséquences économiques et politiques. Une information présentée comme certaine peut ainsi influencer les marchés, modifier les anticipations des investisseurs, alimenter les débats diplomatiques ou provoquer des réactions politiques avant même que les faits ne soient définitivement établis.
Dans ce contexte, la rapidité ne peut pas se substituer à la vérification.
Le défi est d’autant plus important que les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu imposent une course permanente à l’instantanéité. Une affirmation non vérifiée peut faire le tour du monde en quelques minutes. Une rectification, elle, arrive souvent plus tard et touche une audience beaucoup plus réduite.
Le paradoxe est que les risques liés à la diffusion de contenus non vérifiés ne sont pas inconnus au sein même de l’écosystème Al Jazeera.
L’Institut Al Jazeera pour la formation aux médias a consacré plusieurs ressources aux bonnes pratiques de vérification des contenus provenant de sources extérieures, notamment les vidéos diffusées sur Internet. L’origine d’un document, son lieu et sa date de production constituent autant d’éléments qui doivent être établis avant de lui accorder une valeur probante. Ces principes valent également pour les déclarations officielles.
Une source militaire peut être pertinente. Elle ne doit pas pour autant être considérée automatiquement comme neutre ou définitive.
La crédibilité d’une information dépend donc autant de sa source que de la manière dont le média la qualifie et la contextualise.
Critiquer la manière dont une déclaration militaire est relayée ne signifie pas demander aux médias de censurer les protagonistes d’un conflit. Au contraire, les déclarations des parties constituent elles-mêmes une information. Elles permettent de comprendre les stratégies, les positions et les objectifs de chaque camp. Mais rapporter une affirmation ne signifie pas nécessairement la valider.
C’est là que le vocabulaire journalistique prend toute son importance. Des formulations telles que « selon les autorités iraniennes », « Téhéran affirme que », « cette information n’a pas pu être vérifiée indépendamment » ou « les autorités émiriennes démentent » permettent au public de comprendre immédiatement le statut de l’information.
Cette précision peut sembler secondaire dans le flux continu de l’actualité. Elle est pourtant essentielle. Le téléspectateur doit pouvoir distinguer, sans ambiguïté, entre un fait établi et une déclaration de guerre.
L’histoire d’Al Jazeera avec les enregistrements de Ben Laden montre combien la frontière peut être fragile entre l’exclusivité journalistique et la mise à disposition d’une tribune à un acteur cherchant précisément à toucher une audience mondiale.
Le même dilemme se retrouve aujourd’hui, sous d’autres formes, dans la couverture des conflits. La question centrale n’est donc pas de savoir s’il faut diffuser la parole des belligérants. Il faut la rapporter lorsque celle-ci présente un intérêt journalistique.
La véritable exigence consiste à ne jamais confondre la parole d’un acteur avec la réalité qu’elle prétend décrire.
Dans une guerre, cette distinction est plus qu’une règle de style. Elle constitue une garantie fondamentale contre la propagande.
Car lorsqu’un média transforme, même involontairement, une affirmation militaire en fait établi, il ne se contente plus de couvrir la guerre : il risque d’en devenir un instrument.
Et dans un conflit où chaque image, chaque déclaration et chaque mot peuvent être utilisés comme des armes, la vérification demeure peut-être la forme la plus élémentaire et la plus essentielle de résistance journalistique.
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