Cameroun : Douala, 171 corps en attente de retrait à la morgue de Laquintinie, le symptôme d'une crise funéraire nationale
Hôpital Laquintinie (ph)
Au-delà du fait divers, un système hospitalier, social et économique à bout de souffle.
Un chiffre, un communiqué, un délai de quinze jours : sur le papier, l'annonce de l'Hôpital Laquintinie de Douala ressemble à une simple formalité bureaucratique. Cent soixante-onze corps en attente de retrait, dont soixante-seize considérés comme abandonnés. Mais ce nombre, replacé dans son contexte, raconte une tout autre histoire - celle d'un mal qui ronge silencieusement les morgues camerounaises depuis des années, de Douala à Yaoundé en passant par Bafoussam.
Cas pas isolé
Ce qui frappe, en examinant la situation de plus près, c'est sa répétition. Deux mois avant la publication de la liste de Laquintinie, l'Hôpital Central de Yaoundé annonçait à son tour la présence de 80 corps non réclamés dans ses chambres froides, certains y séjournant depuis des mois, voire des années. En 2025, c'est l'hôpital régional de Bafoussam qui donnait dix jours aux familles pour récupérer 28 dépouilles, dont certaines croupissaient dans ses locaux depuis près de cinq ans. Un précédent local, à Bafoussam toujours, avait déjà vu 42 corps inhumés en fosse commune faute de réclamation. Même à l'Hôpital Jamot de Yaoundé, un corps déposé alors que son propriétaire n'avait que quatre ans serait resté des années dans un casier, otage de disputes familiales non résolues.
Ces épisodes, loin d'être des incidents isolés, dessinent les contours d'un phénomène structurel. Les morgues camerounaises, conçues pour un usage transitoire, se transforment peu à peu en dépôts permanents — un détournement de leur fonction qui pose autant de questions sanitaires qu'humaines.
Pourquoi ces corps restent-ils sans sépulture ?
Derrière chaque dépouille non réclamée se cache généralement une histoire singulière, mais des motifs récurrents reviennent d'un hôpital à l'autre. Le premier, et sans doute le plus déterminant, est économique : les frais funéraires — transport du corps, préparation, cérémonie, concession — représentent une charge que de nombreuses familles camerounaises ne peuvent tout simplement pas assumer, ces coûts dépassant parfois plusieurs mois de salaire d'un ouvrier. Le deuil devient alors, très concrètement, une dépense impossible à honorer.
D'autres facteurs s'y ajoutent. Les liens familiaux rompus ou distendus laissent des défunts sans personne pour engager les démarches. Les conflits internes aux familles - désaccords sur le lieu d'inhumation, contestations d'héritage, rivalités anciennes -peuvent paralyser des dossiers pendant des années, parfois jusqu'à ce que tous les protagonistes du différend soient eux-mêmes décédés. Enfin, un nombre non négligeable de corps demeure tout simplement non identifié : victimes d'accidents sans papiers, personnes retrouvées sans lien avec leur entourage, cas de mort violente où l'identité se perd avec la vie.
À Laquintinie, cette diversité de situations se reflète dans la nomenclature même du communiqué : vindicte populaire, découvertes macabres, morts suspectes, accidents de la circulation ou ferroviaires, mais aussi affaires plus troubles de trafic d'ossements ou de profanation de sépultures. Autant de trajectoires différentes qui aboutissent à la même impasse administrative.
Pression
Au-delà du drame individuel de chaque famille, c'est la gestion même des infrastructures hospitalières qui se trouve fragilisée. Avec 171 corps entreposés, la morgue de Laquintinie franchit la moitié de sa capacité, estimée à 300 places -un seuil qui, ailleurs, a déjà justifié des mesures d'urgence. À Bafoussam, la direction de l'hôpital régional avait ainsi expliqué que les délestages électriques fréquents rendaient les odeurs insupportables et le service impraticable, forçant l'établissement à agir pour libérer de l'espace.
Cette saturation a des conséquences directes sur la qualité des soins funéraires offerts aux corps récemment décédés, sur les conditions de travail du personnel de thanatopraxie, et plus largement sur la capacité des hôpitaux à remplir leur mission première de soin aux vivants. Un service mortuaire embouteillé n'est pas seulement un problème logistique : c'est un indicateur de dysfonctionnements qui se répercutent sur l'ensemble de la chaîne hospitalière.
Inhumation administrative
Face à cette impasse, la procédure choisie par la commission présidée par le préfet du Wouri - publication de listes nominatives, affichage dans les formations sanitaires, délai de quinze jours, puis inhumation administrative pour les corps non réclamés -s'inscrit dans une pratique désormais bien rodée, appliquée avec des variantes similaires à Yaoundé et à Bafoussam ces dernières années.
Cette solution, aussi nécessaire soit-elle sur le plan sanitaire, soulève une question de fond : celle de l'accompagnement des familles les plus démunies face au coût du deuil. Tant que les causes profondes - pauvreté, ruptures familiales, difficultés d'identification - ne seront pas traitées à la racine, les mêmes listes continueront probablement de s'afficher, à intervalles réguliers, sur les murs des hôpitaux camerounais.
En attendant une réponse plus structurelle, les proches de personnes disparues restent invités à se rapprocher sans tarder des établissements concernés pour consulter les listes publiées et engager, si nécessaire, les démarches de retrait dans les délais impartis.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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