Côte d'Ivoire : Africa Agri Forum 2026, Bruno Nabagné Koné dévoile les cinq priorités de l'État pour conquérir sa souveraineté alimentaire
La souveraineté alimentaire s'impose plus que jamais comme une priorité stratégique pour la Côte d'Ivoire. Face à une demande intérieure en constante progression et à une dépendance persistante aux importations de certaines denrées essentielles, le gouvernement entend accélérer la transformation de son modèle agricole. C'est le message central porté par Bruno Nabagné Koné à l'ouverture de la 12ᵉ édition de l'Africa Agri Forum, organisée du 4 au 5 novembre 2026 à Abidjan, autour du thème : « L'Afrique aux commandes de sa souveraineté alimentaire ».
Devant les décideurs publics, les investisseurs, les experts et les acteurs du monde agricole réunis pour cette rencontre, le ministre a clairement affiché l'ambition des autorités ivoiriennes qui est de produire davantage localement, mieux valoriser les ressources nationales et réduire progressivement la dépendance alimentaire du pays.
« Il nous faut produire ce que nous consommons, mais en même temps consommer ce que nous produisons », a-t-il résumé, mettant ainsi en évidence la nécessité de rapprocher les politiques de production agricole des habitudes de consommation et des besoins du marché intérieur.
Pour mesurer l'ampleur du chantier, Bruno Nabagné Koné a rappelé le poids stratégique de l'agriculture dans l'économie ivoirienne. Le secteur fait vivre un travailleur sur deux, contribue à hauteur de 17 % au produit intérieur brut (PIB) et représente environ 40 % des recettes d'exportation.
La Côte d'Ivoire occupe par ailleurs, des positions de premier plan dans plusieurs filières agricoles, notamment le cacao et la noix de cajou, dont elle est le premier producteur mondial, ainsi que le caoutchouc naturel, pour lequel elle figure au premier rang africain.
Les performances du secteur vivrier témoignent également du potentiel agricole national. Sur une production agricole globale estimée à 32 millions de tonnes, les productions vivrières représentent environ 25 millions de tonnes. Elles ont enregistré une progression de 9 % entre 2024 et 2025.
Ces résultats, bien qu'encourageants, ne suffisent toutefois pas à couvrir l'ensemble des besoins du marché intérieur. Le pays demeure notamment dépendant des importations de riz, de poisson, de viande et de maïs. Une situation qui souligne l'urgence de renforcer les capacités nationales de production et de transformation.
Cinq priorités pour changer d'échelle
Pour répondre à ces défis, le ministre a décliné cinq axes prioritaires qui structurent l'action gouvernementale, à savoir, le renforcement de la souveraineté alimentaire, l'amélioration de la compétitivité des filières agricoles, l'accélération de la transformation locale, l'accroissement du financement du secteur et la sécurisation du foncier rural.
La première priorité consiste à accroître durablement les capacités de production nationale, afin de satisfaire une part plus importante de la demande intérieure. Cette ambition passe nécessairement par la modernisation des exploitations agricoles et l'amélioration de leur productivité.
À ce titre, Bruno Nabagné Koné a insisté sur plusieurs leviers essentiels que sont, la maîtrise de l'eau, le développement de l'irrigation, la mécanisation, l'amélioration de la qualité des semences et des engrais, ainsi que la réduction des pertes post-récolte.
Le gouvernement entend également faciliter l'accès des petits producteurs aux équipements modernes, notamment à travers la mise en place de centres de services mécanisés. L'objectif est de mutualiser les investissements et de permettre aux exploitants de bénéficier de prestations agricoles performantes sans avoir à supporter individuellement le coût élevé des machines.
La deuxième priorité porte sur la compétitivité des filières. Pour le ministre, l'enjeu est de renforcer la productivité, d'améliorer la qualité des productions et de mieux positionner les produits agricoles ivoiriens sur les marchés nationaux, régionaux et internationaux.
L'un des principaux obstacles à la transformation du secteur reste toutefois l'insuffisance des financements. Bruno Nabagné Koné a relevé un déséquilibre particulièrement révélateur. En effet, alors que l'agriculture contribue à hauteur de 17 % au PIB national, elle bénéficie de moins de 5 % des crédits accordés à l'économie.
Cette faible mobilisation des ressources financières constitue un frein à la modernisation des exploitations, à l'investissement dans les équipements et au développement des chaînes de valeur.
Pour corriger cette situation, le ministre a plaidé pour le développement de mécanismes innovants de financement, notamment l'assurance indicielle et les dispositifs de réduction des risques agricoles. Ces instruments doivent contribuer à rassurer les établissements bancaires et à faciliter l'accès des producteurs au crédit.
La sécurisation du foncier rural constitue également un enjeu déterminant. Elle doit permettre de renforcer la confiance des investisseurs, de favoriser les investissements à long terme et de créer un environnement plus favorable au développement des activités agricoles.
Outre la production, la Côte d'Ivoire veut également accélérer la transformation de ses matières premières agricoles, afin de capter davantage de valeur ajoutée sur son territoire.
Sur ce point, le ministre a mis en avant les progrès déjà réalisés dans certaines filières. Le caoutchouc naturel et l'huile de palme bénéficient désormais d'une première transformation locale portant sur la totalité de leur production.
Des efforts supplémentaires restent cependant nécessaires dans les filières cacao et cajou, où les taux de transformation locale s'établissent respectivement à 42 % et 43 %, selon les données communiquées par le ministre.
Ces deux secteurs représentent ainsi d'importantes opportunités d'investissement, notamment pour le développement des capacités industrielles, la création d'emplois et l'amélioration de la compétitivité des produits ivoiriens.
Pour Bruno Nabagné Koné, la transformation locale doit devenir un véritable moteur de croissance, permettant de sortir progressivement d'un modèle essentiellement fondé sur l'exportation de matières premières brutes.
Les orientations présentées par le ministre ivoirien s'inscrivent dans une problématique plus large, celle de la dépendance alimentaire du continent africain.
À l'ouverture du forum, Hassan Alaoui, président de One Africa Forum et promoteur de l'Africa Agri Forum, a rappelé le paradoxe d'une Afrique qui dispose de plus de 60 % des terres arables non cultivées de la planète, mais continue d'importer une part importante de son alimentation.
Pour lui, la souveraineté alimentaire doit désormais être considérée comme un impératif de sécurité économique et nationale. Il a notamment appelé à mobiliser des capitaux de long terme, à accélérer la transformation locale des productions agricoles et à promouvoir l'innovation ainsi que les pratiques durables.
Son intervention a trouvé un prolongement dans le plaidoyer de Joséfa Leonel Correia Sacko, ambassadrice de l'Angola en Italie et candidate africaine au poste de directrice générale de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
S'appuyant sur les données qu'elle a présentées comme issues du rapport 2026 de la FAO sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, elle a rappelé qu'environ 309 millions d'Africains souffraient de la faim en 2025, soit près d'une personne sur cinq. Plus de la moitié de la population africaine serait également confrontée à une insécurité alimentaire modérée ou sévère.
À ces difficultés s'ajoutent les pertes post-récolte, estimées à 40 % de la production, le déficit d'infrastructures de stockage et de transport ainsi que les difficultés d'accès des producteurs aux intrants, au financement et aux marchés.
Face à ces défis, l'ancienne commissaire de l'Union africaine chargée de l'Agriculture et de l'Économie rurale a plaidé pour une transformation structurelle des systèmes agricoles africains. Elle a notamment insisté sur la nécessité de développer l'agro-industrie, de renforcer le commerce intra-africain et de faire de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) un véritable instrument de développement des chaînes de valeur agricoles.
Elle a également appelé à accélérer la mise en œuvre de la Déclaration de Kampala et de l'Agenda 2063 de l'Union africaine, estimant que le continent doit se donner les moyens de devenir un véritable grenier alimentaire pour le monde.
En accueillant cette 12ᵉ édition de l'Africa Agri Forum, Abidjan se positionne ainsi comme un espace de réflexion et de mobilisation autour de l'un des défis majeurs du continent. Car pour conquérir sa souveraineté alimentaire, l'Afrique ne devra pas seulement produire davantage. Elle devra aussi transformer ses récoltes, financer ses exploitations, moderniser ses infrastructures et maîtriser ses chaînes de valeur.
Wassimagnon
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