Cameroun : Importation du maïs, quand l'État tente de refermer la porte après la tempête
Le ministre camerounais du commerce suggère à son collègue de l’agriculture d’instruire la suspension, jusqu’à nouvel ordre de la délivrance des permis d’importations du maïs au Cameroun. Une décision qui arrive comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé- et qui révèle, dans toute sa brutalité, les contradictions profondes d'une politique agricole qui peine à se trouver.
Tout commence le 7 mai 2026. Le Premier ministre préside une réunion interministérielle consacrée à un problème qui n'est plus un secret : les importations massives de maïs étranglent les producteurs locaux. Le lendemain, le 8 mai, le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, adresse au ministre de l'Agriculture une correspondance classée « très urgente ». Le message est clair : suspendre immédiatement la délivrance des permis d'importation de maïs « jusqu'à nouvel avis ».
La Direction de la Réglementation et du Contrôle de Qualité des Intrants et des Produits Agricoles est désignée pour appliquer la mesure. Il s'agit, selon le ministre du Commerce, de « mesures de sauvegarde » pour défendre la filière agricole nationale.
Gabriel Mbaïrobe face à ses contradictions
Mais voilà que la réalité vient percuter la décision gouvernementale de plein fouet. Car pendant que le Premier ministre convoquait une réunion d'urgence sur les importations, le ministère de l'Agriculture, sous la conduite de Gabriel Mbaïrobe, avait déjà délivré des permis d'importation à des opérateurs économiques pour faire entrer sur le territoire camerounais plus de 100 000 tonnes de maïs. Cent mille tonnes.
Cette réalité place le ministre de l'Agriculture dans une position délicate, pour le moins inconfortable. Suspendre des permis déjà accordés est une chose ; mais que faire des cargaisons en cours d'acheminement, des contrats déjà signés, des opérateurs économiques déjà engagés ? La note du ministre du Commerce suggère également la suspension des importations « déjà en cours ».
Politique agricole, entre ambitions et réalités
Pour comprendre la portée de cette crise, il faut revenir aux fondements de la politique agricole camerounaise. Le Cameroun s'est engagé depuis plusieurs décennies dans une stratégie d'import-substitution, c'est-à-dire une politique visant à réduire les importations en développant la production nationale pour satisfaire la demande intérieure.
Sur le papier, cette ambition est parfaitement cohérente. Le Cameroun dispose de conditions agroclimatiques exceptionnelles — une grande variété de zones écologiques, des terres arables abondantes, une main-d'œuvre rurale importante. Les régions de l'Ouest, du Nord et de l'Adamaoua sont des bassins de production maïsicole reconnus. La culture du maïs y est pratiquée par des millions de petits producteurs qui en font leur principale source de revenus.
Dans les faits, cependant, l'import-substitution se heurte à des obstacles structurels considérables. La faiblesse des rendements agricoles - liée au manque de semences améliorées, d'engrais accessibles et d'encadrement technique -empêche la production nationale de rivaliser en volume et en prix avec les importations, notamment en provenance d'Amérique du Sud ou d'Europe de l'Est. Les coûts de transport élevés, l'insuffisance des infrastructures de stockage, la mauvaise organisation des marchés locaux et le déficit de financement agricole aggravent encore la situation.
Résultat : malgré les discours sur la souveraineté alimentaire, le Cameroun continue d'importer massivement des denrées que ses propres agriculteurs produisent. Le maïs n'est pas un cas isolé — le riz, la farine de blé, l'huile de palme raffinée ont connu des trajectoires similaires.
Des producteurs à bout de souffle
Dans les champs, la colère monte. De nombreux agriculteurs ont exprimé leur ras-le-bol face à une situation qu'ils jugent intenable. Ils ne comprennent pas comment le Cameroun peut importer du maïs alors que les producteurs locaux existent, travaillent et peinent à vendre leur récolte à un prix rémunérateur.
Leurs doléances sont connues depuis longtemps : absence de subventions efficaces, prix aux producteurs insuffisants, manque de garanties à l'achat, circuits de commercialisation défaillants. Certains entrepôts débordent de maïs invendus tandis que des importateurs font rentrer des milliers de tonnes par les ports de Douala ou de Kribi.
Le paradoxe est saisissant : on importe ce que l'on pourrait produire, pendant que ceux qui produisent ne peuvent pas vendre.
Au-delà de l'épisode du maïs, c'est la question de la souveraineté alimentaire qui est posée avec une acuité nouvelle.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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