Côte d'Ivoire : Croissance contre survie, Nady Bamba raconte la Côte d'Ivoire que les chiffres ne montrent pas
Entre les performances macroéconomiques régulièrement mises en avant par les autorités ivoiriennes et les réalités quotidiennes vécues par une partie de la population, le fossé semble se creuser. Dans un long témoignage personnel intitulé « Eux parlent croissance, nous parlons survie : Akwaba dans la Côte d’Ivoire déconnectée », Nady Bamba, épouse de l’ancien président Laurent Gbagbo, livre un regard critique sur les transformations du pays et les difficultés sociales qu’elle observe depuis son retour d’exil en 2021.
Le récit débute par l’histoire de Madame K, veuve d’un ancien collaborateur de Laurent Gbagbo. Pendant des années, son époux avait servi fidèlement l’ancien chef de l’État, traversant avec lui les périodes les plus difficiles de la crise post-électorale et de son incarcération à La Haye.
Après le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire en 2021, Monsieur K espérait voir renaître une propriété longtemps abandonnée et dégradée. Mais le destin en décida autrement. Affaibli par un diabète mal soigné qui lui avait coûté l’usage d’une jambe, il décéda quelques mois après le retour de son ancien patron.
Sa femme prit alors toute sa place dans la gestion du domaine. Selon Nady Bamba, elle était la véritable gardienne des lieux, veillant quotidiennement à empêcher les intrusions dans une résidence déjà largement pillée lors de la crise de 2010-2011.
« Les femmes sont souvent les piliers silencieux des familles », souligne-t-elle, présentant Madame K comme l’incarnation de cette résilience discrète.
En 2026, un nouveau drame frappe la famille. Madame K perd brutalement son fils.
« Comment appelle-t-on une mère qui perd son enfant ? Aucun mot n’existe pour décrire cette douleur », écrit Nady Bamba.
Venue lui présenter ses condoléances à Yopougon, elle découvre une situation encore plus alarmante. Selon les confidences de la veuve, des membres de sa belle-famille l’auraient agressée physiquement, l’accusant d’être responsable de la mort de son mari puis de son fils.
Derrière ces accusations, Madame K voit surtout une bataille autour d’un héritage : une plantation d’hévéa laissée par son époux.
Face aux pressions, elle envisage même de céder le terrain. « Ils sont trop pauvres. Ils pensent que cette plantation leur permettra de survivre », aurait-elle confié.
Pour Nady Bamba, cette affaire illustre les conséquences sociales de la précarité grandissante dans certaines zones rurales. Elle dénonce également le poids des traditions qui pousserait la veuve à renoncer à porter plainte afin d’éviter l’ostracisme au sein du village de son défunt mari.
En quittant Yopougon, Nady Bamba emprunte le pont Alassane Ouattara, plus connu sous le nom de quatrième pont. Ce trajet devient le symbole de sa réflexion sur la Côte d’Ivoire contemporaine.
Alors qu’elle admire la silhouette imposante de la nouvelle tour administrative d’Abidjan, conçue par l’architecte Pierre Fakhoury, son regard est rapidement attiré par les quartiers précaires qui l’entourent.
« Cette magnifique tour placée au cœur de populations pauvres symbolise les deux visages de la Côte d’Ivoire : la beauté qui surplombe la misère », estime-t-elle.
Elle évoque également les anciens villages ébrié détruits pour permettre la réalisation de grands projets urbains, se souvenant des pleurs de familles contraintes de quitter leurs habitations.
L’épouse de Laurent Gbagbo ne remet pas directement en cause les indicateurs économiques présentés par le gouvernement.
Elle cite notamment un discours du président Alassane Ouattara prononcé en janvier 2026 devant le corps diplomatique, dans lequel le chef de l’État mettait en avant, la solidité de la croissance économique, les investissements publics et privés, les progrès réalisés dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’accès aux services de base, le renforcement des programmes sociaux.
« Je ne nie pas cette réalité, je ne la désavoue pas non plus », précise-t-elle.
Mais elle estime qu’il existe une autre réalité, celle des populations qui ne ressentent pas les effets de cette croissance dans leur quotidien.
Parmi les situations qui l’interpellent figurent les récentes opérations de déguerpissement menées dans plusieurs quartiers d’Abidjan.
Nady Bamba rapporte les témoignages de familles affirmant avoir été expulsées sans préavis suffisant.
Certaines disent avoir perdu leur logement du jour au lendemain, sans avoir eu le temps de récupérer leurs biens.
Une mère de famille s’interroge : « Où vais-je partir avec mes nombreux enfants ? »
Un autre habitant affirme n’avoir même pas pu sauver ses effets personnels avant la destruction de son domicile.
Ces récits alimentent sa réflexion sur les conséquences humaines de certaines politiques d’aménagement urbain. Une jeunesse en quête d’avenir
Le témoignage de Fanny Rokia, 31 ans, occupe également une place importante dans sa réflexion.
La jeune femme décrit une génération confrontée à des difficultés économiques persistantes malgré les annonces de croissance.
Elle évoque, la difficulté d’accéder à un emploi stable, la hausse du coût de la vie, les loyers devenus inaccessibles, l’augmentation des frais liés à l’acquisition d’un véhicule, l’impossibilité d’épargner.
« Nous travaillons aujourd’hui pour survivre », résume-t-elle.
Pour Nady Bamba, ce sentiment de déclassement est partagé par de nombreux jeunes Ivoiriens.
Au-delà de la critique, l’ancienne journaliste appelle à un dialogue entre les différentes composantes de la société ivoirienne.
Elle estime que les partisans du pouvoir comme ses opposants gagneraient à écouter les réalités vécues par l’autre camp.
« Et si nous nous arrêtions tous un instant pour nous écouter ? », interroge-t-elle.
Selon elle, la croissance économique ne devrait pas être évaluée uniquement à travers les infrastructures, les tours ou les ponts, mais également à travers son impact concret sur la vie quotidienne des citoyens.
Consciente des critiques auxquelles s’exposent les épouses de personnalités politiques lorsqu’elles prennent la parole, Nady Bamba revendique son droit à s’exprimer sur les réalités sociales.
Elle affirme connaître les difficultés auxquelles sont confrontés de nombreux ménages ivoiriens.
« Je connais le prix du pain, de la viande, de la tomate, de l’huile ou du carburant », écrit-elle.
Sans prétendre proposer des solutions politiques, elle dit vouloir simplement témoigner de ce qu’elle observe autour d’elle.
À travers ce récit personnel mêlant deuil, pauvreté rurale, tensions foncières, urbanisation et coût de la vie, Nady Bamba dresse le portrait d’une Côte d’Ivoire où les indicateurs économiques positifs coexistent avec des difficultés sociales persistantes.
Une Côte d’Ivoire où, selon ses mots, certains parlent croissance pendant que d’autres continuent de parler survie.
Wassimagnon
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