Cameroun : Affaire Martinez Zogo, Modeste Mopa Fatoing, fugitif ou exilé honorable ?
Mopa Fatoing, ex- DG des Impôts cité dans le procès Martinez Zogo(Ph)
Présenté par certains médias comme un haut fonctionnaire courageux, l'ancien directeur général des Impôts voit son nom apparaître dans l’affaire Martinez Zogo qui secoue le Cameroun. Entre protection politique, contacts compromettants et départ précipité, les zones d'ombre s'accumulent.
Le tribunal militaire de Yaoundé instruit toujours l'affaire Martinez Zogo. Mais depuis quelques semaines, un nom revient avec insistance dans les débats : celui de Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur général des Impôts du Cameroun, aujourd'hui basé à Washington, travaillant pour le compte du FMI. Un homme que certains présentent comme une victime du système. Que d'autres voient désormais comme un acteur dont le rôle reste à élucider.
Nommé à la tête de la Direction générale des impôts en décembre 2018, Modeste Mopa Fatoing s'est rapidement forgé une réputation de rigueur. Formé dans les hautes institutions financières, réputé discret et méthodique, il s'attaque à un problème structurel : des grands contribuables bénéficiant de protections occultes qui échappent depuis des années à leurs obligations fiscales.
Sa cible la plus visible : le groupe L'Anecdote de Jean-Pierre Amougou Belinga, auquel la DGI réclame d'abord 1 milliard de F CFA en 2021, puis 10,8 milliards en 2022. Une escalade fiscale qui lui vaut des inimitiés puissantes au sommet de l'État.
Pacte dangereux
Face au blocage de sa hiérarchie — le ministre des Finances Louis Paul Motaze accordera finalement une remise de plus de 80 % de la dette, la ramenant à 1,9 milliard — Mopa choisit une autre voie. Selon plusieurs sources, il aurait transmis des documents fiscaux confidentiels au journaliste Martinez Zogo, figure d'Amplitude FM engagée dans une croisade publique contre ce qu'il appelle la « mafia fiscale ».
Cette alliance produit des effets médiatiques réels. Mais elle comporte une faille grave : Martinez Zogo n'est couvert par aucune protection officielle. Et Mopa sait, selon les éléments du dossier judiciaire, que Justin Danwé - son cousin toupouri et contact au sein de la Direction générale de la recherche extérieure - entretient des liens étroits avec Amougou Belinga.
Basculement
Le 17 janvier 2023, Martinez Zogo disparaît. Son corps mutilé est retrouvé quatre jours plus tard. Quelques jours après, averti de menaces pesant sur sa propre vie, Mopa Fatoing quitte le Cameroun. Officiellement pour une mission de trois ans aux États-Unis, couverte par une note du secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh. Depuis, il n'est pas rentré.
C'est à ce point précis que les lectures divergent. Pour ses défenseurs, il s'agit d'une exfiltration protectrice, celle d'un haut fonctionnaire honnête menacé par les réseaux qu'il combattait. Pour ses détracteurs, la séquence ressemble davantage à la fuite d'un homme dont la proximité avec l'affaire devenait compromettante.
Ce que dit le tribunal
L'audience du 1er juin 2026 apporte un élément nouveau et significatif. Le rapport d'expertise technique, fondé sur l'analyse de cinq téléphones saisis - deux appartenant à Justin Danwé, trois à Maxime Eko Eko, son ancien supérieur -établit que Danwé rendait régulièrement des comptes à deux interlocuteurs : Jean-Pierre Amougou Belinga, mais aussi Modeste Mopa Fatoing. Ces contacts portaient notamment sur les révélations de Zogo concernant la mystérieuse "Ligne 94".
Le nom de Mopa figure désormais dans un rapport judiciaire officiel. Ce n'est pas une condamnation. Ce n'est pas non plus une simple rumeur.
Deux lectures, une seule exigence
Face à ces éléments, deux interprétations coexistent. La première voit dans la citation de Mopa une manœuvre classique visant à élargir le cercle des suspects pour diluer les responsabilités des vrais commanditaires. La seconde estime que les coïncidences - départ précipité, documents confidentiels transmis à un journaliste sans protection, contacts prouvés avec un acteur de l'enlèvement -méritent des réponses claires devant la justice.
Ces deux lectures ne s'excluent pas nécessairement. Elles appellent, toutes deux, à la même conclusion : Modeste Mopa Fatoing doit pouvoir s'expliquer, non dans les colonnes d'un magazine, mais devant les magistrats en charge de l'affaire.
Dette sacrée
Martinez Zogo n'est pas mort pour 10 milliards de F CFA. Il est mort pour avoir cru qu'une vérité pouvait changer son pays. Réduire son assassinat à une guerre entre clans fiscaux ou à un règlement de comptes entre élites, c'est trahir ce pour quoi il a payé de sa vie.
Le Cameroun n'a pas besoin de récits habiles ou de portraits flatteurs publiés au moment où le tribunal diffuse les images de l'agonie d'un journaliste. Il a besoin que la justice remonte jusqu'aux commanditaires, sans exception, sans immunité, sans exfiltration au FMI.
Fugitif ou exilé de luxe ? La question, en réalité, importe moins que celle-ci : quand Modeste Mopa Fatoing répondra-t-il de ce qu'il sait - et de ce qu'il a fait ?
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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