Cameroun : Electricité, quand l'État se réinvente pompier après avoir joué aux pyromanes
Ce jeudi à Yaoundé, le ministre de l'Eau et de l'Énergie a tenu une conférence de presse conjointe avec le porte-parole du gouvernement pour présenter la nouvelle Société Camerounaise d'Électricité (Socadel), destinée à succéder à Eneo. Le ton était solennel, les promesses nombreuses. Mais derrière la rhétorique du « tournant décisif », une question s'impose : que cachent réellement les aveux du gouvernement ?
Diagnostic
Il faut reconnaître au ministre une forme de courage dans l'énoncé du problème. L'état des lieux dressé est, selon ses propres termes, « sans complaisance » : déficit financier structurel, pertes techniques et commerciales massives, vétusté des équipements, factures impayées — y compris par des administrations publiques —, et une fraude généralisée. En trois semaines seulement, ce sont près de 3 000 cas de raccordements illégaux et de vols d'électricité qui ont été recensés à Yaoundé et Douala.
Mais ce diagnostic, aussi courageux soit-il dans la forme, soulève une interrogation fondamentale : depuis combien de temps ces dysfonctionnements étaient-ils connus ? Si l'État était actionnaire d'ENEO, s'il en assurait la régulation, comment a-t-il pu laisser le secteur se dégrader à ce point ? Le gouvernement se présente aujourd'hui en sauveur, mais il était présent — et responsable — pendant des années de déclin.
Fraude
L'annonce d'une Brigade nationale de lutte contre la fraude est spectaculaire. Elle est aussi révélatrice. Si 3 000 cas peuvent être recensés en trois semaines, c'est que la fraude existait bien avant. L'État le savait. Ou aurait dû le savoir. Le choix de n'agir qu'aujourd'hui, dans le contexte d'une transition d'entreprise médiatisée, donne à cette mesure des allures de communication plus que de politique publique sérieuse.
« L'électricité consommée doit être payée » : un principe... révolutionnaire ?
Le ministre a insisté sur ce qu'il présente comme un « principe fondamental » : « L'électricité consommée doit être payée ». Qu'une telle déclaration soit présentée comme une annonce relève du symptomatique. Que des entités publiques — des administrations de l'État camerounais lui-même — figurent parmi les mauvais payeurs est un scandale d'État que la formule policée du ministre ne saurait dissimuler. Le gouvernement reconnaît donc implicitement que l'État a contribué, par le non-paiement de ses propres factures, à asphyxier financièrement le système qu'il prétend aujourd'hui redresser.
Plan de restructuration 2026-2028
Le plan présenté pour la période 2026-2028 repose sur plusieurs axes : amélioration du recouvrement, refinancement de la dette, raccordement de nouveaux clients, modernisation des infrastructures. Ce programme n'est pas sans mérite sur le papier. Mais les Camerounais ont déjà entendu des promesses similaires. ENEO avait elle-même été présentée, à son heure, comme la solution aux maux du secteur. « La décision du Chef de l'État de créer la SOCADEL donne l'opportunité au Gouvernement de mettre en place des mesures urgentes », a conclu le ministre.
Une « opportunité historique », certes. Mais une opportunité que le gouvernement s'est en partie lui-même créée, en laissant le secteur se dégrader au point de rendre inévitable le rachat des actions d'Actis au sein d'ENEO. À quel coût pour le contribuable camerounais ? La conférence de presse n'a pas répondu à cette question.
La décision de reprendre en main la distribution d'électricité, consacrée par les décrets présidentiels du 4 mai 2026, est présentée comme une nécessité de « restaurer l'autorité de l'État dans un secteur stratégique ». Soit. Mais cette reétatisation intervient dans un contexte mondial où les monopoles publics de l'énergie ont rarement brillé par leur efficacité. La question n'est pas idéologique : elle est pratique. L'État camerounais dispose-t-il des ressources humaines, financières et institutionnelles pour gérer efficacement un secteur aussi complexe, alors qu'il reconnaît lui-même ne pas avoir été capable d'en assurer la régulation correcte ces dernières années ?
Il serait injuste de condamner la Socadel avant qu'elle n'ait commencé à fonctionner. Mais il serait naïf d'applaudir sans réserve une réforme dont les auteurs sont, pour partie, responsables du désastre qu'ils entendent corriger. Les populations camerounaises, qui subissent au quotidien les délestages, ne demandent pas des conférences de presse : elles demandent de la lumière. Et cette lumière, aucun décret ne peut l'allumer seul.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
Infos à la une
Communiqués
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
