Côte d'Ivoire : l'État veut mettre fin aux doublons et aux démarches papier avec un socle numérique commun
La transformation numérique de l’administration ivoirienne pourrait franchir une nouvelle étape avec la mise en place d’un socle numérique commun à l’ensemble des services publics. Réunis depuis jeudi à Abidjan, les neuf groupes de travail de l’atelier national consacré à la priorisation des services publics à numériser ont présenté leurs conclusions vendredi 4 septembre 2026. Malgré des secteurs d’intervention différents, leurs analyses convergent largement : l’administration reste marquée par les procédures manuelles, la multiplication des plateformes et la répétition des mêmes demandes aux usagers.
Au terme des travaux, 102 services avaient été recensés dans 42 structures. L’objectif est désormais d’en retenir environ une centaine comme services numériques prioritaires, en fonction de leur impact sur les citoyens et les entreprises, de leur faisabilité et de leur caractère transversal.
Les échanges ont surtout permis de mettre en évidence les limites du fonctionnement actuel. Dans plusieurs administrations, des démarches qui pourraient être effectuées à distance nécessitent encore la production de documents physiques et des déplacements. Solange Brindou, rapporteure du groupe consacré notamment à la Fonction publique, aux Affaires étrangères et à la caisse de retraite des agents de l’État, a ainsi décrit une gestion des pensions reposant encore largement sur des dossiers papier.
Le même constat ressort des travaux du groupe réunissant plusieurs départements ministériels, dont ceux du Tourisme, de l’Hydraulique, de l’Urbanisme, des Infrastructures, des Transports et de la Culture. La majorité des services étudiés y sont encore traités manuellement.
Le problème ne se limite pas à l’utilisation du papier. Les groupes ont également relevé la répétition des informations demandées aux usagers alors que l’administration les possède déjà. Pour les participants, la numérisation ne devrait donc pas consister à reproduire en ligne des procédures inutilement complexes. Il faudrait d’abord les simplifier, puis construire les outils autour des besoins réels des utilisateurs.
Cette question devient encore plus visible lorsqu’un même usager doit utiliser plusieurs plateformes. Le groupe consacré au numérique, à la communication et aux télécommunications a notamment relevé que certaines applications fonctionnent avec des identités numériques distinctes. À la clé, une multiplication des comptes et des mots de passe, mais aussi des systèmes qui communiquent difficilement entre eux.
C’est sur cette faiblesse que repose l’une des principales propositions issues de l’atelier : créer une identité numérique commune pour les services publics. Celle-ci pourrait s’appuyer sur le Registre national des personnes physiques (RNPP) et le Numéro national d’identification (NNI), avec un système d’authentification unique permettant à l’usager d’accéder à plusieurs services sans devoir créer un nouveau compte à chaque démarche.
Les participants préconisent aussi une meilleure interconnexion des plateformes administratives, la généralisation de la signature et du cachet électroniques, un dispositif de paiement centralisé ainsi qu’un portail unique regroupant les services publics.
Pour les entreprises, le groupe de travail dédié à cet écosystème propose même de sortir d’une logique de démarches isolées. Une trentaine de procédures ont été recensées, de la création d’entreprise à l’accès à la protection sociale. L’idée défendue par son rapporteur, Ghislain Lagarde, est de les organiser autour d’un même parcours pour l’entreprise et l’investisseur plutôt que de développer une succession de projets indépendants.
Le secteur régalien n’échappe pas à cette réflexion. Justice, intérieur, défense et état civil concentrent des démarches particulièrement sensibles, notamment la délivrance d’actes d’état civil, les jugements supplétifs, certains concours administratifs et les services de police. Les difficultés liées à la distance entre les citoyens et les centres d’état civil, ainsi qu’à la longueur de certaines procédures, ont été relevées. Là encore, l’identité numérique commune et l’interconnexion des bases de données apparaissent comme des réponses prioritaires.
Derrière ces propositions se dessine une ambition plus large : construire des infrastructures numériques que les différentes administrations pourraient utiliser en commun au lieu de développer chacune leurs propres outils. Identité, échange de données, paiements, services de confiance et registres de référence constituent les principales briques de ce futur dispositif.
L’enjeu est de créer une infrastructure suffisamment solide pour accompagner les objectifs fixés par l’État : atteindre 700 services publics accessibles en ligne à l’horizon 2028 et parvenir progressivement à une administration fonctionnant sans papier d’ici 2030.
Le chantier reste néanmoins considérable. Toutes les structures attendues n’ont pas participé aux travaux et certains services doivent encore être recensés. Les niveaux de maturité numérique sont également très différents selon les administrations. Certaines disposent déjà de plusieurs plateformes capables d’échanger des données, tandis que d’autres fonctionnent encore principalement avec des dossiers physiques.
Le passage d’une centaine de services aujourd’hui identifiés comme prioritaires à 700 services en ligne dans moins de deux ans constitue donc un défi important. La réussite de cette transformation dépendra autant de la construction des outils que de la capacité des administrations à harmoniser leurs données, leurs procédures et leurs systèmes.
Les travaux de l’atelier doivent déboucher sur les premières orientations de la feuille de route nationale des infrastructures publiques numériques. La clôture est prévue vendredi avec l’intervention du ministre de la Transition numérique et de l’Innovation technologique, Djibril Ouattara. Parmi les prochaines étapes figurent la consolidation du portefeuille des services prioritaires et l’identification des premières actions susceptibles d’être mises en œuvre rapidement.
Avec cette démarche, l’État ivoirien cherche surtout à changer de méthode : plutôt que de multiplier les plateformes et les applications, il s’agit désormais de construire des fondations communes sur lesquelles les différents services publics pourront s’appuyer. Le véritable défi sera ensuite de faire en sorte que ces systèmes parlent effectivement le même langage et que la simplification annoncée se traduise, pour les citoyens et les entreprises, par moins de déplacements, moins de documents à fournir et moins de démarches répétitives.
Jean Chresus, Abidjan
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