Côte d'Ivoire : Depuis New York, Tidjane Thiam dénonce un acharnement « inexplicable» contre lui et revient sur son combat politique
Thiam lors de l'interview (Ph Koaci)
Depuis New York, aux États-Unis, Tidjane Thiam a livré une réflexion sans détour sur les perspectives économiques du continent africain, ses atouts et les obstacles qui freinent son développement. Invité d’une chaîne de télévision privée à l’occasion de la présentation de son ouvrage Par-delà l’Afrique et le monde, le président du PDCI-RDA a défendu une vision fondée sur l’éducation, l’investissement à long terme, la mobilisation de l’épargne locale et la transformation des économies africaines.
Pour l’ancien ministre ivoirien et ex-dirigeant de grandes institutions financières internationales, l’Afrique dispose des ressources nécessaires pour peser davantage dans l’économie mondiale. Mais elle doit encore se donner les moyens de transformer ce potentiel en richesse durable. « Un modèle économique de poursuite de rente et à base de corruption dont les fruits sont systématiquement exportés ne conduira jamais à la prospérité ni au développement économique », a-t-il averti au cours de cet entretien.
Au fil de ses interventions, Tidjane Thiam a insisté sur la nécessité de changer le regard porté sur le continent. Il estime que l’Afrique souffre d’une représentation souvent éloignée de sa réalité, notamment en raison de sa faible visibilité dans les cercles de décision internationaux. Il a rappelé l'immensité de son territoire, sa richesse en ressources naturelles et son poids démographique, autant d'atouts qui en font, selon lui, un acteur incontournable du XXIe siècle.
Pour illustrer cette importance stratégique, il a évoqué les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique, estimés à 348 milliards de dollars en 2025, contre 414 milliards de dollars entre la Chine et les États-Unis sur la même période. Une progression qu'il considère comme révélatrice de l'évolution des relations économiques mondiales et de la place croissante du continent dans les échanges internationaux.
Mais cette position ne pourra être consolidée sans un investissement massif dans le capital humain. Sur ce point, le président du PDCI-RDA est catégorique : l'éducation constitue le premier levier de transformation. Il a notamment cité son expérience en Chine, où son séjour dans les grandes universités dès 1984 lui avait permis de mesurer le potentiel scientifique et intellectuel du pays. Pour lui, la réussite économique repose avant tout sur la qualité des compétences et la capacité des populations à innover.
Il a également accordé une place particulière à l'éducation des femmes, qu'il considère comme un facteur déterminant de l'évolution démographique. Selon lui, l'accès des femmes à l'instruction contribue directement à la maîtrise de la croissance de la population et à l'amélioration des conditions de développement.
Sur le terrain économique, Tidjane Thiam plaide pour une rupture avec les modèles qui reposent essentiellement sur l'exploitation des matières premières. Il invite les États africains à mieux valoriser leurs ressources en prenant des participations dans les grandes entreprises internationales qui transforment et commercialisent leurs produits. À titre d'exemple, il estime que la Côte d'Ivoire et le Ghana, deux poids lourds de la production mondiale de cacao, gagneraient à investir dans des groupes comme Nestlé, Mars ou Hershey. Une manière, selon lui, de ne plus subir les fluctuations des cours internationaux et de capter une partie plus importante de la valeur créée en aval de la production.
L'ancien dirigeant de Crédit Suisse et de Prudential a également défendu le développement des fonds souverains et des mécanismes d'épargne à long terme. Il considère que les revenus tirés des ressources naturelles ne devraient pas être uniquement consommés, mais réinvestis dans des actifs capables de produire des revenus durables. Il a salué, dans cette perspective, la création d'un fonds souverain en Côte d'Ivoire, une idée qu'il affirme avoir défendue dans le cadre de son programme économique.
S'appuyant sur son expérience à la tête de Prudential, il a expliqué comment l'assurance-vie et les fonds de pension peuvent contribuer au financement des économies. Il a notamment évoqué les expériences menées au Vietnam et en Indonésie, où des réseaux importants d'agents ont permis de collecter l'épargne des populations avant de la réinjecter dans des projets d'infrastructures, de santé et d'investissement local. À ses yeux, l'Afrique doit davantage miser sur ces institutions financières privées pour mobiliser des ressources nationales et financer son développement.
Interrogé sur les pays africains qui commencent à emprunter cette voie, Tidjane Thiam a notamment cité la Guinée, le Maroc et le Niger, qui disposent de mécanismes de fonds souverains à des stades de développement différents. Il estime cependant que ces initiatives doivent être amplifiées pour produire des effets significatifs à l'échelle du continent.
Sur la question de la gouvernance, son discours s'est voulu particulièrement ferme. Il a dénoncé les systèmes économiques dans lesquels la recherche de rente et la corruption empêchent les entrepreneurs de développer pleinement leurs activités. Il a notamment repris l'une des formules utilisées durant sa campagne politique : l'Afrique doit en finir avec les « fonctionnaires milliardaires » pour favoriser l'émergence d'« entrepreneurs milliardaires ».
L'ancien ministre ivoirien a aussi appelé les dirigeants africains à s'inscrire dans une logique de vision et de planification sur plusieurs décennies. Évoquant la transformation du Japon à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, il a rappelé les efforts consentis par ce pays pour former ses cadres dans les meilleures universités du monde. Il a également fait référence à Félix Houphouët-Boigny, dont les investissements dans l'éducation dès les premières années de la construction de l'État ivoirien ont contribué à former plusieurs générations de cadres.
Malgré les difficultés politiques et économiques du continent, Tidjane Thiam dit conserver un regard optimiste sur son avenir. Il a notamment salué les initiatives entrepreneuriales africaines, les progrès du paiement mobile et le dynamisme d'une jeunesse de plus en plus présente dans les secteurs innovants. Il a également cité l'organisation des Jeux olympiques de la jeunesse au Sénégal comme un exemple de la capacité des pays africains à relever des défis d'envergure internationale.
Au cours de l'entretien, le président du PDCI-RDA a également été interrogé sur les pressions politiques dont il estime faire l'objet. À la question de savoir ce qui expliquait, selon lui, l'acharnement dont il se dit victime, sa réponse a été brève : « C'est inexplicable. » Il a invité ses interlocuteurs à adresser cette interrogation aux auteurs de ce qu'il considère comme un acharnement.
Lors de cet entretien, Tidjane Thiam a ainsi défendu une conception du développement africain qui dépasse la seule exploitation des ressources naturelles.
Pour lui, le véritable enjeu est de bâtir des économies capables de mobiliser leur propre épargne, d'investir dans le capital humain et de prendre position dans les chaînes de valeur mondiales. Une ambition qui suppose, selon son analyse, une gouvernance plus rigoureuse et une vision économique inscrite dans la durée.
Jean Chresus, Abidjan
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