Cameroun : OMC, le rendez-vous manqué de Yaoundé
Lus Magloire Mbarga Atangana, ministre du Commerce (Ph)
Sans accord sur aucun dossier majeur, la 14e conférence ministérielle révèle une impasse qui ébranle durablement le multilatéralisme.
La 14e Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce s'est achevée le 30 mars 2026 sans aucun accord majeur, laissant derrière elle un sentiment d'échec partagé et des questions profondes sur l'avenir du système commercial multilatéral.
Pendant quatre jours, la capitale camerounaise a concentré les espoirs d'un monde commercial en crise. Ils se sont évaporés dans la nuit du 29 au 30 mars, laissant les 166 membres de l'OMC face à leurs profondes divergences.
Scène mondiale sous pression
Du 26 au 29 mars 2026, le Palais des Congrès de Yaoundé a accueilli la 14e Conférence ministérielle de l'OMC — plus de deux mille délégués, une centaine de ministres, des négociateurs venus des quatre coins du globe. L'objectif affiché était ambitieux : produire un « Paquet de Yaoundé », série d'accords censés marquer un tournant dans les échanges commerciaux internationaux. L'institution, fragilisée par des années de blocages, de montée du protectionnisme et de tensions géopolitiques, avait urgemment besoin d'un signal fort.
Yaoundé n'était pas un choix anodin. Accueillir une telle conférence sur le continent africain devait symboliser l'ouverture de l'OMC aux préoccupations du Sud global. Sur le plan logistique, le Cameroun a d'ailleurs tenu son rang : organisation, infrastructures et mobilisation ont été saluées par les participants. Mais derrière cette réussite protocolaire, le bilan politique s'est avéré cinglant.
Il convient de distinguer deux réalités : l'organisation de l'événement n'est pas un échec — c'est une réussite camerounaise. Ce sont les négociations qui n'ont pas pu aboutir. Pour le moment, c'est un échec par rapport aux résultats attendus. Des évolutions auront certainement lieu lors des prochaines sessions à Genève, mais la conférence laisse un goût amer : aucune décision d'envergure n'a été prise qui démontrerait que les pays parviennent encore à s'entendre sur un minimum.
Blocages à l'origine de l'impasse
USA - Brésil : Moratoire sur le commerce électronique. Washington exigeait une reconduction permanente ; Brasília refusait tout accord sans réforme agricole préalable.
Vient ensuite, le veto de l'Inde, New Delhi a refusé d'intégrer l'Accord sur la Facilitation des Investissements (IFDA) au cadre de l'OMC, bloquant les négociations sur l'investissement.
Enfin, le rejet américain : Washington a rejeté le consensus multilatéral, signalant la fin d'une ère : « L'ère du multilatéralisme est révolue », a résumé un haut fonctionnaire américain.
Sur le numérique, la protection historique tombe
Depuis 1998, un moratoire protégeait les échanges numériques transfrontaliers de tout droit de douane. Renouvelé à chaque conférence ministérielle depuis près de trois décennies, ce mécanisme constituait l'une des rares certitudes du commerce à l'ère d'Internet. À Yaoundé, il a expiré sans être reconduit. Les États-Unis réclamaient sa pérennisation permanente ; l'Inde et de nombreux pays en développement craignaient un manque à gagner fiscal trop important.
Cela ne signifie pas que des taxes douanières seront immédiatement appliquées aux flux numériques. La directrice générale de l'OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a rappelé que le moratoire avait déjà expiré en 1999 à Seattle avant d'être rétabli à Doha en 2001. Mais le signal politique reste particulièrement préoccupant.
« Nous avons travaillé dur, mais nous avons tout simplement manqué de temps.», a déclaré Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l'OMC
Agriculture, trente ans de stagnation confirmés
L'agriculture reste le dossier le plus difficile de l'histoire de l'OMC. À Yaoundé, l'objectif minimal était d'adopter une déclaration posant les bases de futures discussions à Genève. Même cela n'a pas été possible. Le Brésil a durci sa position en fin de conférence, conditionnant ses concessions sur l'e-commerce à des avancées concrètes sur le volet agricole, créant une impasse en cascade. Cette décision a compliqué les négociations déjà tendues, certains membres refusant d'avancer sur la réforme sans progrès simultané sur les autres dossiers.
OMC, une institution à la dérive
Les membres devaient adopter une feuille de route pour relancer une institution dont le mécanisme de règlement des différends est partiellement paralysé — Washington bloque depuis des années la nomination de nouveaux juges à l'organe d'appel. La règle du consensus, qui exige l'accord unanime des 166 membres, est de plus en plus perçue comme un verrou structurel empêchant toute avancée.
« L'incapacité des membres de l'OMC à parvenir à un accord politique concret à Yaoundé est particulièrement préoccupante en cette période de fortes tensions sur l'économie mondiale », a affirmé John Denton, secrétaire général de la Chambre internationale de commerce
Et maintenant ? Les regards tournés vers Genève
La conférence laisse derrière elle des textes préparatoires partiels, sur la base desquels les discussions devront reprendre au siège de l'OMC à Genève. Mais dans les couloirs du Palais des Congrès, le sentiment dominant est celui d'un rendez-vous manqué. Le secrétaire d'État britannique au Commerce, Peter Kyle, a parlé d'un « revers majeur pour le commerce mondial ».
Pour le Cameroun, l'organisation de la conférence restera une réussite diplomatique. Pour l'OMC, Yaoundé 2026 pourrait marquer une date charnière : celle où le système commercial multilatéral, construit depuis Bretton Woods, a montré ses limites les plus profondes face aux rapports de force entre grandes puissances.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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