Cameroun : À Bamenda, le Pape Léon XIV plonge au cœur de la douleur anglophone
Dans la ville symbole de la crise du Nord-Ouest, le souverain pontife a vécu jeudi une journée d'une intensité rare, mêlant recueillement, larmes et appels à la réconciliation.
Il y a des visites qui dépassent le cadre protocolaire. Celle du pape Léon XIV à Bamenda, ce jeudi, était de celles-là. Deuxième étape de son séjour apostolique au Cameroun entamé la veille à Yaoundé, ce déplacement dans la capitale du Nord-Ouest restera gravé dans les mémoires — non pas pour son faste, mais pour sa profondeur humaine.
Atterrissage en terre de crise
À 11h précises, l'avion du Saint-Père s'est posé sur le tarmac de l'aéroport de Bamenda. Une foule considérable l'attendait : fidèles venus de tout le pays, autorités administratives, responsables religieux catholiques, protestants et — fait remarquable — musulmans. Neuf ans de crise armée dans les régions anglophones n'ont pas éteint l'espérance. Ils l'ont peut-être même aiguisée.
Dès son arrivée, le pape a posé un premier acte symbolique fort : aux côtés de représentants de la communauté locale, il a lâché des colombes devant la cathédrale Saint-Joseph. Un geste universel de paix, mais qui prenait ici une résonance particulière, dans une ville où la violence a depuis longtemps chassé la sérénité.
Le Toghu, ou quand le pape parle sans mot
Avant même d'ouvrir la bouche, Léon XIV avait déjà dit quelque chose d'essentiel. En apparaissant vêtu d'ornements inspirés du Toghu — étoffe traditionnelle emblématique du Nord-Ouest camerounais — le souverain pontife a envoyé un signal que la foule n'a pas manqué de saisir : je vous connais, je vous respecte, je suis venu vous rejoindre là où vous êtes.
Dans une région qui se sent souvent incomprise et abandonnée, ce choix vestimentaire, loin d'être anodin, a résonné comme une déclaration d'écoute et de fraternité.
Des larmes à la cathédrale Saint-Joseph
La « rencontre pour la paix » organisée à la cathédrale métropolitaine a rapidement pris la forme d'un déversement de douleurs longtemps contenues. L'archevêque Andrew Nkea, à la tête de l'Archidiocèse de Bamenda et président de la Conférence épiscopale du Cameroun, a pris la parole avec une voix chargée d'émotion.
Témoin direct de plusieurs années de conflit, il a décrit sans fard le coût humain de la violence avant de lancer, sous les regards humides de milliers de fidèles :
« Avec votre présence ici, je peux affirmer avec confiance que le moment est venu pour la paix. La paix est la paix ; il n'y a pas de paix protestante et il n'y a pas de paix catholique. »
La phrase a traversé la cathédrale comme une évidence. Beaucoup ont pleuré.
L'imam dans la cathédrale
Mais le moment le plus saisissant de la journée fut peut-être celui-là : El Hadj Mohammed Aboubakar, grand imam de la mosquée centrale de Buéa, debout dans une cathédrale catholique, pour parler au pape au nom des siens.
Dans cette démonstration rare d'unité interreligieuse, il a rappelé les attaques qui ont endeuillé la communauté musulmane — dont celle du 14 novembre, où des hommes armés avaient ouvert le feu dans une mosquée en pleine prière, faisant trois morts, sans oublier un autre massacre qui avait coûté la vie à plus de 14 personnes. Sa conclusion était sans appel : la souffrance engendrée par cette crise ne se partage pas selon les religions. Elle est collective, totale, et appelle une réponse collective.
Le pape hausse le ton
À l'esplanade de l'aéroport, théâtre d'une messe pontificale rassemblant plus de 5 000 fidèles, Léon XIV a choisi la clarté. S'il a martelé qu'aucune paix véritable ne peut naître dans un monde dominé par l'injustice, il a aussi lancé un avertissement solennel à ceux qui instrumentalisent le fait religieux :
« Malheur à ceux qui détournent les religions et le nom même de Dieu à leurs propres fins militaires, économiques et politiques, en traînant ce qui est saint dans ce qu'il y a de plus sale et de plus ténébreux ! »
Ces mots, tombés dans un silence lourd, ont claqué comme un rappel à l'ordre adressé à tous les belligérants.
Retour à Yaoundé, cap sur Douala
Vers 18h, le pape a repris la route de Yaoundé, laissant Bamenda sous le poids doux d'une émotion collective. En moins de sept heures, il avait réussi ce que peu d'acteurs — politiques ou religieux — ont accompli ces dernières années : réunir dans un même élan des hommes et des femmes de toutes confessions, leur offrir un espace pour pleurer, espérer et croire que la paix reste possible.
Son séjour camerounais n'est pas terminé. Une messe pontificale l'attend à Douala, au parking du stade Japoma. Mais c'est sans doute à Bamenda que se sera jouée l'heure la plus forte de ce voyage.
Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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