Cameroun : Comment Ngallè Bibéhè gère, à répétition, les frasques de la flotte fantôme russe battant pavillon camerounais
Ngallè Bibéhè, ministre des Transports (Ph)
Le 15 juin 2026, le ministère camerounais des Transports a publié un communiqué radio-presse pour clarifier la situation du pétrolier Smyrtos (IMO 9389100), intercepté il y a quelques jours dans la Manche par les forces armées britanniques. Le message du gouvernement est sans ambiguïté : au moment de l'interception, le navire ne battait plus pavillon camerounais, ayant été radié du registre national le 26 mai 2026. Cette défense, si elle est exacte, dégagerait totalement la responsabilité de l'État camerounais. Mais la chronologie des faits, ainsi que la récurrence de ce type d'épisode, invitent à examiner le communiqué avec davantage de recul.
Radiation discrète, révélée après l'incident
Selon le document officiel, le Smyrtos a été radié le 26 mai 2026 par la Circonscription Maritime du Sud-Ouest à Limbé, dans le cadre d'une opération plus large d'assainissement du registre maritime camerounais, déjà annoncée par un précédent communiqué du 29 mai (n°064/CRP/MINT/SG/DAMVN/CC/CEA1). D'après le ministère, le nom du navire figurait sur les listes de navires radiés diffusées à cette occasion.
Si cette chronologie est avérée, elle soulève une première question simple : pourquoi le Cameroun n'a-t-il pas signalé directement cette radiation aux autorités maritimes internationales avant l'interception du 14 juin, soit près de trois semaines plus tard ?
Un navire retiré d'un registre national est normalement censé cesser d'arborer le pavillon concerné ; or le Smyrtos naviguait toujours, selon plusieurs sources de suivi maritime, sous pavillon camerounais au moment de son abordage, et continuerait de l'afficher dans les bases de données AIS consultées après la publication du communiqué. Le décalage entre une radiation administrative annoncée et la réalité opérationnelle du navire en mer mérite d'être relevé : soit l'information n'a pas été transmise aux instances compétentes (OMI, registres internationaux), soit elle n'a pas été suivie d'effet sur le terrain.
Scénario pas inédit
Ce qui frappe surtout, c'est la similitude de cet épisode avec une affaire récente impliquant un autre pétrolier de la flotte fantôme russe, le Tagor, arraisonné par la France et conduit en baie de Douarnenez. Ce navire était lui aussi soupçonné d'arborer un faux pavillon camerounais. Deux pétroliers liés aux mêmes réseaux de contournement des sanctions occidentales, tous deux associés au pavillon camerounais, interceptés à quelques jours d'intervalle : la coïncidence interroge moins sur le hasard que sur la solidité du système d'immatriculation camerounais lui-même.
Le communiqué du 29 mai, évoqué dans le document, témoigne d'ailleurs d'une prise de conscience officielle du problème : il s'agissait déjà de purger le registre de navires jugés irréguliers. Que de nouveaux navires liés à la flotte fantôme continuent d'apparaître sous pavillon camerounais, quelques semaines après cette opération de nettoyage annoncée, pose la question de l'efficacité réelle des contrôles mis en place, et non simplement de la réactivité administrative après chaque scandale médiatique.
La défense répétée du Cameroun — la radiation aurait eu lieu avant les faits incriminés — devient ainsi moins une clarification ponctuelle qu'une réponse standardisée face à un phénomène structurel. Si chaque nouvelle affaire se règle par l'exhibition d'un certificat de radiation providentiel, la question n'est plus de savoir si le Cameroun est juridiquement responsable au sens strict, mais pourquoi son registre continue d'attirer, mois après mois, ce type de navires sanctionnés.
Contraste
Le communiqué adopte un registre offensif : le ministère « s'insurge contre la diffusion d'informations inexactes », affirme avoir engagé des démarches auprès du gouvernement britannique, de la Maritime and Coastguard Agency et de Reuters pour obtenir une « rectification », et réaffirme sa détermination à poursuivre des réformes déjà annoncées par le passé — renforcement des contrôles, lutte contre les immatriculations irrégulières, protection de la réputation du pavillon. Cette tonalité ferme, presque offensée, vise à recentrer le débat sur la rigueur supposée de l'administration camerounaise plutôt que sur les failles qu'illustre, une fois de plus, ce dossier.
Or les médias mis en cause n'ont pas inventé le lien entre le navire et le pavillon camerounais : au moment de l'interception, le Smyrtos affichait bien ce pavillon, comme le confirment plusieurs services de suivi maritime. Présenter cette information comme « inexacte » revient à déplacer le débat du fond (comment ce navire a-t-il pu conserver ou afficher ce pavillon) vers la forme (le moment exact de sa radiation administrative). Les engagements de réforme énoncés en fin de communiqué reprennent, presque mot pour mot, ceux déjà formulés lors du communiqué du 29 mai : un mois plus tard, leur caractère opérationnel reste à démontrer.
Le communiqué du ministère camerounais des Transports répond à l'urgence diplomatique et de la réputation créée par une nouvelle interception médiatisée. Sur le plan strictement juridique, l'argument de la radiation antérieure peut se vérifier auprès des registres officiels. Mais la chronologie resserrée entre radiation, communication tardive et nouvelle affaire, ajoutée à la répétition du même scénario avec d'autres navires de la flotte fantôme russe en quelques semaines, suggère un problème plus profond que celui d'une simple mise à jour administrative : celui de la capacité du registre maritime camerounais à empêcher, en amont, que de tels navires n'obtiennent ou ne conservent son pavillon.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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