Cameroun : Genève comme bouée de sauvetage institutionnel
Paul Biya
Selon les faits rapportés par le journaliste Polycarpe Essomba, il y a quelques jours, un homme se présente au siège de la Crtv à Mballa II avec une enveloppe fermée. À l'intérieur : deux faux décrets présidentiels, visuellement irréprochables -sceaux officiels de la Présidence, signature attribuée à Paul Biya - annonçant la nomination d'un vice-président de la République et la composition d'un nouveau gouvernement. L'objectif : faire lire ces textes sur les ondes de la radio à capitaux publics, au journal parlé de 17 heures.
Toujours selon notre confrère, le plan a échoué. Grâce non pas à un système de vérification institutionnel, mais à l'instinct professionnel d'un seul homme, Aimé Robert Bihina, journaliste de la Crtv, qui a choisi de douter. Son supérieur, le Directeur Général Charles Ndongo, a ensuite dû joindre Genève - où séjourne le chef de l'État - pour confirmer que le Président n'avait rien signé. L’entourage du chef de l’Etat va vite démentir l’existence d’un décret présidentiel.
Ce détail, en apparence anecdotique, est en réalité accablant. Dans tout État doté d'institutions fonctionnelles, l'authentification d'un décret présidentiel ne dépend pas d'un appel téléphonique international. Elle repose sur des circuits internes formalisés, des registres de transmission, des codes de vérification. Au Cameroun en 2026, le premier rempart contre un faux acte d'État est la mémoire professionnelle d'un journaliste et la disponibilité de l’entourage d'un chef d'État joignable à l'étranger. Ce n'est pas un circuit de vérification. C'est une improvisation heureuse.
L'incident révèle une administration qui a externalisé sa capacité de discernement à une seule source : la parole du Président. Quand cette parole est absente ou inaccessible, le système se grippe. Les décrets circulent sans protocole d'authentification numérique, sans référencement centralisé, sans possibilité de vérification autonome par les institutions destinataires. Un faussaire suffisamment audacieux, avec un sceau convaincant et un timing précis, peut donc mettre l'appareil d'État en situation d'incertitude totale.
Succession, un vide organisé qui attire tous les prédateurs
L'affaire ne surgit pas dans un vide. Elle s'inscrit dans une séquence politique précise dont chaque étape a alimenté la tension.
Le 31 décembre 2025, dans son adresse à la Nation, Paul Biya annonce un remaniement ministériel. Six mois plus tard, ce remaniement n'a pas eu lieu. En mars 2026, le Parlement vote la création d'un poste de vice-président — successeur constitutionnel automatique du chef de l'État. Ce poste reste vacant à ce jour. Le 22 juin, le Président est à l'étranger depuis deux semaines, dans un pays européen non précisé, pour un séjour qualifié de « bref » dès son départ.
Ce triptyque - promesse non tenue, poste vacant, chef d'État absent - constitue un terrain d'opportunité pour quiconque voudrait forcer la main des événements. Johann Adriel Sitchom Kuate le présumé faussaire arrêté, a précisément choisi ce moment. Coïncidence ou calcul ? L'enquête n'a pas encore tranché. Mais le timing est trop précis pour être ignoré.
Ce qui est structurellement grave, c'est que le vide autour de la succession n'est pas accidentel. Il est le produit d'un système de pouvoir personnel qui a fait de l'opacité une méthode de gouvernement. Qui nommer vice-président ? Chaque choix possible désigne un héritier, humilie des clans rivaux, déplace des équilibres que quarante ans de règne ont construits. L'inaction devient alors une stratégie de survie politique — pour le régime lui-même. Mais cette stratégie a un coût : elle laisse un poste constitutionnel majeur vide, dans un pays où la santé du président fait l'objet de spéculations persistantes, sans qu'aucune institution ne soit en mesure d'organiser une transition ordonnée.
Un État qui ne peut pas répondre à la question « qui gouverne après ? » sans provoquer une crise est un État dont la légitimité repose sur un homme, pas sur un système.
Risques
Le faux décret du 22 juin a échoué. Mais les conditions qui l'ont rendu possible, elles, sont intactes.
Premier risque : la reproductibilité. L'incident a publiquement exposé la faille — des documents visuellement convaincants, présentés physiquement à un media d'État, peuvent passer les premières lignes de vérification. Cette vulnérabilité est désormais connue. Elle peut être exploitée de manière plus sophistiquée, à un moment plus critique, par des acteurs mieux organisés.
Deuxième risque : l'effet d'entraînement informationnel. La Crtv n'est pas qu'une chaîne publique. Elle est, dans l'imaginaire d'État camerounais, la voix officielle du pouvoir. Quand elle parle, les préfets, les gouverneurs, les responsables militaires s'alignent. Une annonce lue à 17 heures sur ses antennes aurait eu, dans les premières heures, valeur de réalité institutionnelle — indépendamment de sa véracité. Les démentis arrivent toujours trop tard pour rattraper la première vague de réactions.
Troisième risque : le durcissement comme réponse. Les régimes sous pression ont tendance à répondre aux crises par le contrôle. On peut anticiper un resserrement de la surveillance autour des médias d'État, des restrictions supplémentaires sur la circulation des actes administratifs, une instrumentalisation de cet incident pour justifier des arrestations dans l'entourage de l'opposition. Le risque n'est pas seulement que la fragilité persiste — c'est que la réponse à cette fragilité approfondisse encore l'écart entre l'État et ses citoyens.
Johann Adriel Sitchom Kuate est en garde à vue. Le faux décret n'a pas été lu. Le pays a évité, de justesse, une crise institutionnelle majeure. Mais la vraie question n'est pas celle de sa culpabilité individuelle. C'est celle-ci : combien de temps un État peut-il tenir quand sa stabilité repose non sur des institutions solides, mais sur la vigilance d'un seul fonctionnaire et la disponibilité téléphonique de l’entourage d'un chef d'État à l'étranger ?
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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