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Cameroun : 113 dirigeants d'entreprises publiques hors la loi, 40 milliards perdus, des hommes qui ne partent jamais
 

Cameroun : 113 dirigeants d'entreprises publiques hors la loi, 40 milliards perdus, des hommes qui ne partent jamais

 
 
 
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© Koaci.com - jeudi 25 juin 2026 - 13:55


Camille Mouté À Bidias, DG FNE depuis 35 ans (Ph)




Au Cameroun, 77 présidents de conseil d'administration et 36 directeurs généraux, au total, 113 dirigeants sont hors la loi. Cet enracinement des dirigeants publics saigne les entreprises de l'État.


 


Imaginez un médecin de famille qui exercerait dans le même cabinet depuis 35 ans, sans jamais être évalué, sans jamais rendre de comptes, pendant que ses patients meurent les uns après les autres. Dans le monde des entreprises publiques camerounaises, ce médecin existe. Il s'appelle Camille Mouté À Bidias, et il dirige le Fonds national de l'emploi depuis 1991. La loi lui accordait neuf ans. Il en a pris trente-cinq.


Ce n'est pas un cas isolé. C'est le système Biya.


 


Enracinement




Le Professeur Viviane Ondoua Biwolé, spécialiste du management public à l'université de Yaoundé, vient de publier ce que personne n'avait osé faire avant elle : un recensement exhaustif, nom par nom, chiffre par chiffre, des dirigeants des entreprises publiques camerounaises qui exercent au-delà de leur mandat légal. Le résultat est accablant.




Adolphe Moudiki. Trente-trois ans à la tête de la Société nationale des hydrocarbures. Un homme dont le nom est devenu, pour beaucoup de Camerounais, presque synonyme de l'institution elle-même. La loi fixe neuf ans. L'écart avec la durée légale est de vingt-quatre ans.




Fai Yengo Francis. Président du conseil d'administration de l'Agence d'électrification rurale depuis l'an 2000. Président aussi du BUNEC, depuis 2015. Deux casquettes, un seul homme, et dans les deux structures qu'il supervise, le même constat : les trois organes de gouvernance — président, directeur général, directeur général adjoint — sont tous hors délai légal depuis un quart de siècle.




Louis Paul Motaze. Ministre des Finances. Et simultanément président de trois conseils d'administration : la Caisse autonome d'amortissement, Hydro-Mekin, et la BDEAC. Trois entreprises publiques. Un seul superviseur. Qui surveille qui, dans cette configuration ?




Rose Gana Fomban Leke. Dix-huit ans à la présidence du conseil d'administration de l'Institut de recherches médicales. La loi en prévoit six.




Ces noms ne sont pas choisis pour accabler des individus. Ils sont cités parce qu'ils illustrent, chacun à leur manière, un phénomène systémique que les chiffres globaux ne suffisent pas à raconter seuls.


 


Prix à payer




Les chiffres, justement, sont dévastateurs.


Selon les travaux de recherche du Pr Viviane Ondoua Biwolé, au 31 décembre 2022, neuf entreprises publiques camerounaises affichaient un résultat net négatif. La perte cumulée sur ce seul exercice : 39,5 milliards de FCFA. Près de quarante milliards. En une année.




Mais la perte annuelle n'est que la partie visible. Ce que le Pr Ondoua Biwolé révèle, c'est la situation encore plus grave des entreprises dont les capitaux propres sont devenus négatifs — ce que les comptables appellent la faillite technique. L'entreprise doit, structurellement, plus qu'elle ne possède. Elle ne survit que sous perfusion de l'État.




Quatre sociétés publiques camerounaises sont dans cet état aujourd'hui.




La Sonara affiche des capitaux propres négatifs de 114 milliards de FCFA. La CDC de 24 milliards. La Cicam de 16 milliards. La Crtv de 10 milliards. Ces quatre noms sont familiers à tout Camerounais. Ce sont des institutions nationales, des employeurs historiques, des symboles. Ils sont techniquement en faillite.


Et à leur tête, ou à leur conseil d'administration ? Des dirigeants dont les mandats ont expiré depuis des années, parfois des décennies.


 


Le paradoxe camerounais : la loi existe




Ce qui rend le tableau encore plus saisissant, c'est que le Cameroun n'est pas un pays sans loi en la matière. Les lois n°2017/010 et n°2017/011 du 12 juillet 2017 sont précises, lisibles, sans ambiguïté : neuf ans maximum pour un directeur général, six ans pour un président de conseil d'administration.


Ces textes ont neuf ans. Ils n'ont, semble-t-il, rien changé.




Sur la base documentée par le Pr Ondoua Biwolé : 77 présidents de conseil d'administration et 36 directeurs généraux exercent aujourd'hui au-delà de la durée légale de leur mandat. Soit au total 113 dirigeants hors la loi, dans des entreprises financées par le contribuable camerounais.


 


Aucun mécanisme de sanction n'a été déclenché.


 


Ce que l'enracinement coûte vraiment




Au-delà des chiffres comptables, le Pr Ondoua Biwolé identifie des coûts moins visibles mais tout aussi réels.


Des projets stratégiques durablement bloqués : l'introduction en bourse de certaines entreprises publiques, par exemple, ne peut se faire sans une gouvernance conforme. Elle attend.


Un renouvellement des compétences qui n'a pas lieu : quand un directeur général reste vingt ou trente ans en poste, une génération entière de cadres ne peut pas accéder aux responsabilités. Le coût humain est invisible dans les bilans, mais il est massif.




Une sécurité juridique compromise pour les partenaires, les fournisseurs, les bailleurs de fonds internationaux qui contractent avec des structures dont les organes dirigeants sont en situation d'illégalité.


Et enfin, une charge transférée aux générations futures : chaque milliard de déficit des entreprises en faillite technique finit, tôt ou tard, par être absorbé par le budget de l'État — c'est-à-dire par les impôts des Camerounais d'aujourd'hui et de demain.


 


« Nommer n'est pas prolonger »




La formule est du Pr Ondoua Biwolé. Elle résume, en quatre mots, la distinction que le système camerounais semble avoir perdu de vue.


Nommer relève d'une prérogative présidentielle légitime, inscrite dans la Constitution. Prolonger indéfiniment, sans fondement légal, ne relève d'aucune prérogative. C'est simplement une irrégularité — documentée, mesurable, coûteuse.


Le travail publié par le Pr Ondoua Biwolé n'est pas un réquisitoire. C'est un outil. Une base de données. Une feuille de route pour les autorités de tutelle qui voudraient s'en saisir.


La question n'est plus de savoir si le problème existe. Les chiffres l'ont tranché.


La question est de savoir qui, au Cameroun, aura le courage administratif -l'expression est du Pr Ondoua Biwolé - d'en tirer les conséquences.


 


-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.


-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com


 
 
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