Côte d'Ivoire : Orpaillage clandestin, 140 tonnes d'or produites hors contrôle, plus de 700 milliards de FCFA de recettes perdues
L’orpaillage illégal représente un enjeu économique, environnemental et sécuritaire majeur pour la Côte d’Ivoire. Selon les données présentées par la Direction générale des Mines et de la Géologie lors d’une rencontre de sensibilisation avec les populations du Sud-Comoé, tenue à Aboisso en présence du ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, plus de 140 tonnes d’or auraient été produites clandestinement en 2025, pour une valeur estimée à plus de 4 600 milliards de FCFA. Une manne dont l’État aurait pu tirer plus de 700 milliards de FCFA de recettes fiscales si elle avait été exploitée dans le cadre légal.
L’orpaillage illégal continue de gagner du terrain en Côte d’Ivoire et constitue désormais un défi majeur pour les pouvoirs publics. À Aboisso, à l’occasion d’une rencontre de sensibilisation consacrée à ce phénomène dans le Sud-Comoé, la Direction générale des Mines et de la Géologie a présenté un état des lieux préoccupant de l’exploitation clandestine de l’or, ainsi que ses conséquences économiques, environnementales et sécuritaires.
La présentation, accompagnée d’images montrant l’état de plusieurs sites avant et après l’installation des orpailleurs clandestins, a permis de mesurer l’ampleur des dégâts causés par cette activité sur les territoires.
L’orpaillage désigne l’activité d’extraction de l’or, notamment par lavage des matériaux contenant des paillettes du précieux métal. L’exploitation minière artisanale et à petite échelle est autorisée par le Code minier ivoirien lorsqu’elle est exercée dans le respect des règles établies.
C’est lorsqu’elle est pratiquée sans autorisation et en dehors des périmètres légalement définis que l’activité devient illégale.
Les exploitations clandestines s’installent notamment dans des zones interdites à l’activité minière, parmi lesquelles les cours d’eau, les forêts classées, les parcs nationaux et les réserves. Autrefois concentré dans certains foyers, notamment dans la Marahoué et l’ouest du pays, l’orpaillage a progressivement changé d’échelle. Plusieurs facteurs expliquent cette expansion : les difficultés économiques dans certaines zones rurales, la recherche de revenus rapides, l’utilisation de nouvelles techniques de prospection et d’exploitation, mais aussi la forte progression du prix de l’or.
La hausse du cours de l’or constitue l’un des principaux facteurs d’attractivité de cette activité. Le métal précieux offre aux exploitants clandestins la perspective de revenus rapides, renforçant ainsi la pression sur les zones aurifères.
La Côte d’Ivoire dispose par ailleurs d’un important potentiel aurifère, ce qui accroît l’intérêt des opérateurs pour son sous-sol.
La Direction générale des Mines et de la Géologie relève également une perception persistante dans certaines communautés selon laquelle les ressources du sous-sol appartiendraient aux propriétaires des terres.
Or, le Code minier ivoirien dispose que les substances minérales contenues dans le sous-sol appartiennent à l’État de Côte d’Ivoire.
Ainsi, même lorsqu’un particulier découvre de l’or sur sa propre plantation, il doit le déclarer aux services compétents. Son exploitation sans autorisation constitue une infraction.
Les cartes présentées au cours de la rencontre témoignent de l’étendue du phénomène sur le territoire national. De nombreux sites ont déjà fait l’objet d’opérations de dégagement menées par les structures chargées de lutter contre l’orpaillage illégal.
Le Sud-Comoé n’est pas épargné. Près d’une trentaine de sites auraient fait l’objet d’opérations de dégagement dans le département d’Aboisso, selon les informations communiquées lors de la rencontre.
La situation est également préoccupante dans les zones proches des exploitations minières industrielles. L’implantation d’activités clandestines à proximité de concessions légalement exploitées fait peser des risques supplémentaires sur l’environnement, la sécurité des travailleurs et les investissements.
La présentation a également permis de comprendre le mécanisme d’installation des exploitants clandestins dans les communautés.
Deux principaux scénarios sont observés. Dans le premier, des opérateurs viennent directement prospecter les communautés à la recherche de zones susceptibles de contenir de l’or. Dans le second, un membre de la communauté sert d’intermédiaire et facilite leur arrivée.
Des tests sont ensuite réalisés afin d’évaluer le potentiel aurifère du terrain. Lorsque les résultats sont jugés prometteurs, des accords sont conclus avec des propriétaires terriens ou des représentants des communautés. Des paiements sont alors effectués en échange de l’accès aux terres.
Si la zone se révèle productive, de nouveaux accords peuvent être négociés avec différents responsables communautaires, sur la base d’une clé de répartition de la production.
Selon l’étude présentée, 99 % des sites d’orpaillage illégal auraient ainsi été établis avec l’accord des communautés locales.
Cette donnée met en évidence l’importance d’une implication accrue des populations dans les politiques de sensibilisation et de lutte contre l’exploitation clandestine.
Les conséquences environnementales de l’orpaillage clandestin sont particulièrement visibles.
Des espaces autrefois couverts de végétation sont transformés en zones d’extraction. Les excavations, les bassins et les installations précaires bouleversent durablement les paysages et dégradent les sols.
La pollution des eaux constitue également une préoccupation majeure. Les activités d’extraction affectent les cours d’eau et peuvent également avoir des conséquences sur les ressources souterraines.
À cela s’ajoutent la destruction des terres agricoles, la dégradation des écosystèmes et la perte progressive de ressources naturelles.
Les images présentées à Aboisso, montrant des sites avant et après l’installation des orpailleurs, illustrent de manière saisissante l’ampleur de ces transformations.
L’orpaillage illégal ne constitue pas seulement une menace pour l’environnement. Il comporte également des risques importants en matière de sécurité.
La multiplication des sites clandestins peut favoriser l’apparition de zones difficiles à contrôler et contribuer à l’augmentation de l’insécurité. Les autorités alertent également sur le risque d’infiltration de réseaux criminels et terroristes dans certaines zones.
Les conditions précaires d’exploitation exposent par ailleurs les travailleurs à des accidents, notamment des effondrements de galeries.
La présentation a notamment fait état de cinq morts à Kokoumbo en 2022, quatre morts à Bongouanou en 2023, six morts à Niakara et un mort à Dabakala.
Ces drames illustrent les conséquences humaines d’une exploitation réalisée sans encadrement technique ni respect des normes de sécurité.
L’un des chiffres les plus marquants présentés lors de la rencontre concerne l’impact économique de l’orpaillage illégal.
Selon les données communiquées, plus de 140 tonnes d’or auraient été produites clandestinement en 2025, pour une valeur estimée à plus de 4 600 milliards de FCFA.
Si cette production avait été réalisée dans un cadre légal et soumise à la fiscalité, plus de 700 milliards de FCFA auraient pu revenir à l’État, selon l’évaluation présentée.
Le manque à gagner pour les finances publiques est donc considérable.
À cette perte fiscale s’ajoutent les coûts liés à la restauration des terres, à la protection des ressources en eau, à la sécurisation des zones affectées et à la gestion des conséquences sociales de l’activité clandestine.
La répartition des revenus générés par l’orpaillage illégal constitue également un sujet de préoccupation.
Selon les données présentées, les communautés et propriétaires terriens ne percevraient qu’environ 7 % de la valeur générée. Les acteurs administratifs impliqués dans le système capteraient environ 12 %, tandis que les opérateurs concentreraient près de 81 % des revenus.
Une partie de ces opérateurs serait constituée d’acteurs étrangers.
Cette répartition interroge sur le bénéfice réel que les populations locales retirent d’une activité dont elles supportent pourtant une grande partie des conséquences environnementales et sociales.
Face à l’ampleur du phénomène, l’État ivoirien a progressivement renforcé son dispositif de lutte. Parmi les premières initiatives figurait le Programme national de rationalisation de l’exploitation minière artisanale et de lutte contre l’orpaillage illicite, reposant notamment sur la sensibilisation, la répression, la formalisation et l’encadrement.
Malgré des résultats jugés encourageants, ce dispositif a rapidement montré ses limites face à l’expansion de l’activité clandestine.
L’État a donc renforcé son dispositif avec la mise en place de la Brigade de répression des infractions au Code minier, chargée notamment de lutter contre les exploitations illégales et de conduire les opérations de dégagement des sites clandestins.
Pour autant, la lutte contre l’orpaillage illégal ne peut reposer exclusivement sur les opérations de déguerpissement et de répression.
Le phénomène possède également des racines économiques et sociales. La recherche de revenus, le chômage, la pauvreté rurale, l’attractivité du prix de l’or et l’accès relativement facile aux sites sont autant de facteurs qui favorisent la persistance de l’activité.
La sensibilisation des communautés, la formalisation de l’exploitation artisanale légale, la création d’alternatives économiques et le renforcement de la surveillance des zones sensibles apparaissent dès lors comme des leviers complémentaires.
L’objectif est également de faire comprendre aux populations que les ressources minières constituent un patrimoine national dont l’exploitation doit contribuer au développement de l’ensemble du pays.
Au-delà de la lutte contre une activité illégale, c’est donc la question de la valorisation durable des ressources minières ivoiriennes qui est posée.
Avec son potentiel aurifère et la progression de sa production, la Côte d’Ivoire dispose d’une importante opportunité économique. Mais cette richesse ne pourra pleinement contribuer au développement national que si son exploitation s’inscrit dans un cadre légal, sécurisé, transparent et respectueux de l’environnement.
L’enjeu est double : protéger les territoires et récupérer la valeur économique aujourd’hui captée par les circuits clandestins.
La lutte contre l’orpaillage illégal apparaît ainsi comme un combat à la fois économique, environnemental, social et sécuritaire, qui nécessite l’implication de l’État, des collectivités, des communautés, des opérateurs miniers légaux et de l’ensemble des acteurs concernés.
Derrière les milliers de sites clandestins, c’est finalement une question de souveraineté économique qui se pose : comment faire de la richesse du sous-sol ivoirien une véritable richesse pour la Nation, sans sacrifier les terres, les eaux et les générations futures ?
Wassimagnon
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