Cameroun : Stade d'Olembé, anatomie d'une mauvaise gouvernance qui coûte 78,5 millions d'euros (50,1 milliards FCFA)
Le tribunal arbitral qui vient de condamner l'État du Cameroun à verser 78,5 millions d'euros à Gruppo Piccini ne fait que solder, financièrement, un dossier qui aura duré près de dix ans. Mais derrière ce chiffre se cache une histoire bien plus révélatrice, celle d'un grand projet d'infrastructure sportive transformé, étape après étape, en cas d'école de mauvaise gouvernance publique.
Dérapage
Lancé en 2015 pour un coût initial annoncé de 163 milliards de FCFA, le complexe sportif d'Olembé, à Yaoundé, devait être la vitrine de la Coupe d'Afrique des nations 2021. Huit ans plus tard, il n'est toujours pas totalement achevé. Sur toute cette période, l'infrastructure n'aura accueilli que deux matchs officiels : l'ouverture et la clôture de la CAN, remportée par le Sénégal. Un ratio coût/usage qui, à lui seul, interroge la pertinence de la planification initiale.
Le projet a connu plusieurs rallonges budgétaires en cours de route — signe classique d'une évaluation technique et financière insuffisante au moment de la contractualisation, ou d'un pilotage incapable de contenir les dérives à mesure qu'elles apparaissaient.
Rupture de contrat
Le 29 novembre 2019, le ministre des Sports Narcisse Mouelle Kombi annonce la résiliation unilatérale du contrat liant l'État à Gruppo Piccini, invoquant des retards mettant en péril la tenue de la CAN. Le chantier est aussitôt confié à un groupe canadien.
C'est précisément cette décision que la justice arbitrale vient de désavouer. En qualifiant l'éviction d'« abusive » et en accordant à Piccini une indemnisation représentant près de la moitié de sa demande initiale (78,5 millions d'euros sur les 381 millions réclamés), le tribunal confirme que l'État n'avait pas les moyens juridiques de rompre le contrat dans les conditions où il l'a fait. Autrement dit : une décision politique de court terme (« il faut que le stade soit prêt pour la CAN ») a été prise sans sécuriser suffisamment la position contractuelle et juridique de l'État, exposant les finances publiques à un risque devenu réalité sept ans plus tard.
Le contentieux qui oppose aujourd'hui l'État au groupe canadien qui a repris le chantier suggère que cette fragilité n'était pas propre à la relation avec Piccini, mais tient à la manière dont l'État structure et pilote ses grands contrats d'infrastructure.
Facture détaillée
La sentence arbitrale décompose précisément le préjudice, ce qui permet de mesurer le coût réel de la rupture :
Investissement net de Piccini s’élève à [51,3 millions € (~33,65 Mds FCFA)].
le manque à gagner sur travaux non réalisés est évalué à 5,4 millions €
Perte de jouissance des machines et équipements 8,1 millions €
Perte de valeur des équipements 7,7 millions €
Frais engagés après l'expropriation 6 millions €
Honoraires et frais juridiques (70 %) 2,86 millions € (~1,88 Md FCFA)
Frais d'arbitrage 157 427,55 $ (~88,9 M FCFA)
À cela s'ajoutent des intérêts composés au taux Euribor six mois majoré de quatre points, courant depuis le 29 novembre 2019 — soit près de sept ans d'intérêts cumulés avant même le paiement du principal, et qui continueront de courir jusqu'au règlement intégral. Ce mécanisme transforme chaque mois de retard dans le paiement en coût supplémentaire pour le contribuable camerounais.
Gouvernance
Plusieurs symptômes classiques de mauvaise gouvernance des grands projets publics se recoupent dans cette affaire : La résiliation semble avoir répondu à une urgence calendaire (la CAN) plutôt qu'à une évaluation robuste des risques juridiques et financiers qu'elle engageait.
Au lieu d'un règlement négocié ou d'une renégociation encadrée, le différend a été traité par la rupture pure et simple, puis a dérivé vers un contentieux international coûteux, réglé en défaveur de l'État.
Le fait que le successeur de Piccini soit lui aussi aujourd'hui en litige avec l'État suggère un problème structurel de gestion contractuelle des grands chantiers, plus qu'un incident isolé.
Les intérêts courant sur plusieurs années montrent comment un contentieux mal anticipé continue de peser sur les finances publiques longtemps après la décision initiale, sans qu'aucun signal d'alerte immédiat ne soit visible pour les citoyens.
Ce dossier ne s'inscrit pas dans un vide : le Cameroun fait face, plus largement, à une accumulation de contentieux arbitraux liés à ses grands projets d'infrastructure, dont les montants cumulés atteignent des niveaux significatifs au regard du budget national. Le cas Olembé illustre ainsi un défi plus général : la capacité de l'État à sécuriser juridiquement ses contrats de grande envergure, à gérer les conflits avec ses prestataires sans rupture précipitée, et à limiter l'exposition financière que ces contentieux font peser sur les finances publiques — au détriment, in fine, de secteurs comme la santé ou l'éducation, pour lesquels ces sommes auraient pu être mobilisées.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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