Côte d'Ivoire : Avant la Convocation Acte 3 au Palais de la Culture, Kajeem règle ses comptes sans crier
Kajeem (ph)
À une semaine de La Convocation Acte 3, son rendez-vous annuel prévu le 10 octobre 2026 au Palais de la Culture, Kajeem ne change pas de cap. Depuis plus de trente ans, l'artiste a fait du reggae une voix de conscience, de liberté et de résistance, passant de la scène à la radio, de l'écriture à l'engagement citoyen, sans jamais renoncer à sa liberté de ton. Et s'il reconnaît que donner un concert aujourd'hui, dans le contexte social, économique et politique actuel, est en soi un acte de résistance, il refuse l'étiquette d'institution qu'on veut lui coller. « Ce n'est pas l'idée que j'ai de moi », balaie-t-il. Pour lui, refuser de se diluer et continuer d'exister malgré les embûches, c'est déjà résister.
Sa musique, traversée par une mélancolie assumée, n'est pas un hasard. Il y voit la marque de fabrique du reggae et des musiques noires, un écho aux musiques traditionnelles où chanter, c'est épancher son âme. « Quand quelqu'un chante chez les Baoulés, on lui dit Yako, car on compatit à ce qu'il exprime », explique-t-il. Cette mélancolie est pour lui un ingrédient de l'engagement. Un engagement qui le pousse à un constat amer sur la Côte d'Ivoire. À la question de savoir si le pays se porte mieux depuis l'avènement du multipartisme ou depuis que la gauche a perdu le pouvoir en 2011, il répond par la nostalgie qu'il sent habiter nombre d'Ivoiriens, une nostalgie qui, selon lui, « révèle notre incapacité à faire mieux que ce que nous avons fait par le passé » et le sentiment d'être dans une marche arrière qui n'en finit plus. Lui-même se définit comme un désillusionné des années 90.
De ce long parcours d'éveilleur de consciences, Kajeem dit avoir perdu son innocence, sa naïveté, et aussi « des pseudo-amitiés à chaque changement de régime ». Mais il reste convaincu que le reggae n'a jamais été aussi nécessaire que maintenant, dans une société d'abondance où la majorité peine à manger à sa faim, pour dénoncer les injustices, consoler et redonner de la force aux plus faibles. « Si nous ne faisions aucun effet, nous ne serions pas si ostracisés », glisse-t-il.
Cette troisième édition de La Convocation ne sera ni une autocélébration, ni un règlement de comptes, assure-t-il, même si certains pourront se sentir visés. Le rendez-vous est devenu un moment annuel pour faire le point et se projeter. Il y présentera en exclusivité des titres de son prochain album et quelques artistes avec lesquels il collabore en local et à l'international. « Ce sera une fête », promet celui qui se décrit comme un optimiste triste, toujours enthousiaste malgré l'air grave. Il monte sur scène avec la joie d'apporter quelque chose, conscient qu'il ne lui appartient pas de régler tous les problèmes de la société. « J'ai fait, je fais et je ferai toujours ma part, dans la critique comme dans l'action », insiste-t-il.
Ce qu'il attend du public du Palais, dont une part de plus en plus jeune, c'est simplement son attention, un moment de complicité et de communion. Touché par la société, il dit pourtant connaître sa propre colère et ses combats. Comme il le chantait en introduction de son album RAGGAFRIKA, « Je chante ce qui me touche, et tant mieux si cela vous touche ». Une ligne de conduite qui résume sa fidélité à sa liberté de ton. « Si je refuse d'être manipulé par les nantis, ce n'est pas pour être manipulé par les démunis », tranche-t-il. Interrogé sur ce qui est le plus difficile pour un artiste entre être entendu, compris ou retenu, il estime que se faire comprendre dans un monde bombardé d'informations est le plus grand défi. Pour lui, une œuvre réussie ne se mesure pas au nombre d'écoutes, mais au nombre de personnes qu'elle impacte et transforme.
Chanteur, écrivain, homme de radio, activiste, toutes ces voix parlent du même Kajeem, assure-t-il, seuls les canaux changent. S'il devait s'adresser au jeune homme qui débutait officiellement en 1993 avant de sortir Ngowa en 1997, il lui dirait simplement, comme le lui disait son père feu Tangara Speed Gôdha : « Enjaille-toi ! », fais-toi plaisir. Et à ceux qui le décrivent comme l'homme en colère, il répond qu'il est un homme apaisé en qui brûle constamment le feu. « Je ne suis pas en colère. C'est une caricature de moi. Je suis observateur et j'ai le vécu. Donc je sais chanter la colère », corrige-t-il. Quant à sa phrase en baoulé « LikeKpa ni mi douman fataman », par laquelle il réclame symboliquement qu'on associe son nom à ce qui se fait de bien, il précise qu'il ne réclame rien, mais fait un constat : celui de ne pas être invité, de ne pas être associé à nombre d'événements officiels, comme un pestiféré. « Et je veux que cela soit su », dit-il, rappelant que son éducation l'a mis à l'école de l'humilité.
Enfin, si La Convocation Acte 3 devait être son dernier grand rendez-vous, il ne cherche ni à être applaudi, compris, pardonné ou à ne pas être oublié. Il fait chaque album et chaque spectacle comme si c'était le dernier. Il veut simplement laisser le souvenir d'un beau moment de partage avec ceux qui répondront à l'appel.
T.K.Emile
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