Côte d'Ivoire : 75 ans du CNTS, le gouvernement veut faire du sang un patrimoine sanitaire d'excellence et relever le défi de la fidélisation des donneurs
À l’occasion du 75ᵉ anniversaire du Centre National de Transfusion Sanguine de Côte d’Ivoire (CNTS), une journée scientifique a réuni, ce jeudi 8 octobre 2026 à Abidjan, experts, chercheurs, universitaires et responsables du secteur de la santé. Entre bilan, défis et perspectives, l’institution entend franchir une nouvelle étape : consolider l’autosuffisance, garantir la qualité sur l’ensemble du territoire et faire de la transfusion sanguine un système toujours plus numérique, sécurisé et personnalisé.
Soixante-quinze ans au service de la vie. Le Centre National de Transfusion Sanguine de Côte d’Ivoire (CNTS) a célébré, ce jeudi 8 octobre 2026, ses 75 années d’existence à travers une journée scientifique placée sous le thème : « Acquis, défis et perspectives».
L’événement, organisé dans l’enceinte de l’institution à Abidjan, a constitué à la fois un moment de célébration et de réflexion sur l’avenir de la médecine transfusionnelle en Côte d’Ivoire. Chercheurs, enseignants-chercheurs, experts nationaux et internationaux, responsables sanitaires et acteurs du système transfusionnel ont dressé le bilan de sept décennies d’évolution et identifié les priorités des prochaines années.
La cérémonie s’est déroulée en présence de Mariatou Koné, ministre du Patrimoine, du Portefeuille de l’État et des Entreprises publiques, ainsi que de représentants du ministère de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle.
75 ans d’histoire au service de la vie
Dans son mot de bienvenue, le directeur général du CNTS, le professeur Mamadou Y. Sékongo, a rendu hommage aux pionniers qui ont posé les bases du système transfusionnel ivoirien.
« 75 ans d’existence, 75 ans au service de la vie, 75 ans de partage de vie, 75 ans de solidarité », a-t-il déclaré, soulignant la volonté de l'institution de marquer ce jubilé tout en saluant ceux qui ont contribué à construire un système aujourd'hui qualifié de résilient.
Au-delà de sa mission sanitaire, le CNTS entend également renforcer son rôle dans la production scientifique. L'institution abrite en effet des enseignants-chercheurs et participe à des travaux qui contribuent à l'amélioration des connaissances et des pratiques en médecine transfusionnelle.
Dans sa conférence inaugurale, le professeur Sékongo Yassongui a rappelé que la transfusion sanguine ne saurait être réduite à un simple acte médical.
« La transfusion sanguine est une véritable infrastructure de vie. Sans sang, il n'y a pas de vie », a-t-il insisté, appelant à considérer le système transfusionnel comme une chaîne nationale reposant sur trois piliers : la confiance, la qualité et la solidarité.
De 25 à 45 structures transfusionnelles
Parmi les principales avancées enregistrées ces dernières années figure la territorialisation du système transfusionnel.
Le réseau, qui comptait 25 structures en 2022-2023, est passé à 28 en 2024 avant d'atteindre 45 structures transfusionnelles en 2026. Dans le même temps, le nombre de laboratoires est passé de cinq à huit.
Pour le directeur général du CNTS, cette progression traduit la volonté de l'État de rapprocher les produits sanguins des populations et de réduire les délais d'accès au sang.
Mais cette expansion territoriale s'accompagne d'un nouveau défi : garantir la même qualité dans l'ensemble des structures.
« Construire des structures est une chose ; garantir la même qualité dans les 45 structures en est une autre », a relevé le professeur Sékongo.
La priorité est désormais de consolider les standards, d'harmoniser les pratiques et de renforcer les compétences du personnel sur l'ensemble du territoire.
Autre enjeu majeur : la fidélisation des donneurs. La base de données du CNTS compte plus d'un million de personnes ayant effectué au moins un don. Pourtant, moins de 60 000 donneurs sont actuellement fidélisés.
Pour le CNTS, l'enjeu n'est donc plus seulement de recruter de nouveaux donneurs, mais de transformer le don occasionnel en comportement régulier et durable.
Cette stratégie s'appuie notamment sur les « Samedis de la solidarité », organisés chaque dernier samedi du mois. Une caravane se déplace ainsi dans différentes villes du pays afin de remercier les donneurs et de conduire de grandes opérations de collecte.
À Korhogo, cette mobilisation a permis de recueillir 3 000 poches de sang en une seule journée, de 6 heures à 22 heures, illustrant le potentiel de mobilisation des populations lorsqu'elles sont directement associées à la chaîne de solidarité.
La sécurité transfusionnelle constitue un autre axe central de la stratégie du CNTS. Elle doit être pensée comme un continuum, du donneur jusqu'au patient. Chaque étape — sélection du donneur, collecte, analyse, conservation, distribution et administration — doit répondre à des exigences strictes de qualité et de sécurité.
Le professeur Sékongo appelle également à considérer les incidents comme des occasions d'améliorer le système. « Il ne faut pas se limiter au donneur ou au patient : il faut transformer chaque incident en source d'apprentissage pour l'institution », a-t-il expliqué.
Cette culture de l'amélioration continue doit notamment s'appuyer sur des personnels mieux formés et sur l'exploitation des données.
Le numérique au cœur de la transformation
Dans cette évolution, la digitalisation occupe une place stratégique.
Chaque poche de sang génère désormais des données permettant d'assurer sa traçabilité. Grâce au système informatique développé par le CNTS, un QR code permet notamment de suivre le parcours du donneur, du produit sanguin, de l'établissement et du patient.
Pour le directeur général, le véritable enjeu consiste désormais à passer d'un numérique qui enregistre à un numérique capable d'anticiper.
L'ambition est notamment d'utiliser l'intelligence artificielle et l'analyse prédictive pour mieux prévoir les besoins, anticiper les tensions sur les stocks et améliorer la disponibilité des produits sanguins.
La cybersécurité et le développement des compétences numériques figurent également parmi les priorités.
La prochaine étape pourrait être scientifique et médicale. Le CNTS souhaite développer davantage la médecine transfusionnelle personnalisée, notamment grâce à l'immuno-hématologie avancée, au phénotypage étendu et au génotypage.
Un laboratoire HLA a déjà été mis en place et plusieurs travaux de recherche sont conduits dans ce domaine. Cette évolution revêt une importance particulière dans la prise en charge de certaines pathologies, notamment la drépanocytose, qui peut nécessiter des transfusions répétées.
L'objectif est clair : ne plus se limiter à rechercher un produit compatible, mais tendre vers le produit sanguin optimal pour chaque patient, afin de prévenir davantage les complications et d'améliorer la sécurité des transfusions.
La journée scientifique a également accordé une place importante aux dimensions sociologiques et culturelles du don de sang.
Un panel présidé par Mariatou Koné a notamment permis d'examiner les représentations sociales du sang et les facteurs susceptibles d'influencer le comportement des donneurs.
Les résultats d'une enquête nationale réalisée en 2008 avaient montré qu'aucun facteur socioculturel général ne constituait, à lui seul, un obstacle systématique au don de sang. Certaines convictions religieuses peuvent toutefois influencer les comportements et nécessitent une approche respectueuse des croyances.
À l'inverse, la société ivoirienne dispose de nombreux leviers favorables au don : générosité, fraternité, solidarité et altruisme. La Côte d'Ivoire demeure par ailleurs attachée au principe du don volontaire, bénévole et non rémunéré.
Améliorer l'accueil pour mieux fidéliser
Les travaux présentés au cours de la journée ont également mis en évidence l'importance de l'expérience vécue par le donneur.
Le professeur Koutou N'Guessan Claude, présentant les résultats d'une étude nationale sur les perceptions du don de sang, a relevé les progrès enregistrés tout en soulignant la persistance de certains obstacles, notamment les croyances culturelles et religieuses.
Dans les témoignages recueillis, certains donneurs évoquent également la peur, un accueil jugé insuffisant ou des messages de sensibilisation qui ne répondent pas toujours à leurs attentes.
La formation du personnel d'accueil apparaît ainsi comme un levier essentiel de fidélisation.
Pour le Dr Kambé Kambé Yves, les recommandations issues des recherches universitaires doivent continuer à alimenter les politiques publiques. Deux orientations demeurent particulièrement importantes : la territorialisation du système transfusionnel et le renforcement de la mobilisation sociale.
La directrice de l'UFR Sciences médicales de l'Université Félix Houphouët-Boigny, le professeur Kouassi M'Bengue Alphonsine, a salué les progrès réalisés par le système transfusionnel ivoirien.
Selon elle, la Côte d'Ivoire est passée d'une organisation héritée de la période coloniale à un système désormais beaucoup plus structuré, avec 45 centres répartis sur le territoire national.
Elle a cependant insisté sur la nécessité de disposer en permanence d'un personnel qualifié, notamment dans les laboratoires.
« Le véritable équipement d'un système transfusionnel, ce sont d'abord les compétences », a rappelé le professeur Sékongo.
La formation, le recrutement et surtout la fidélisation des personnels qualifiés en dehors d'Abidjan constituent donc des enjeux majeurs pour les prochaines années.
Une ambition à l'horizon 2030-2035
À l'issue des échanges, plusieurs priorités stratégiques ont été dégagées pour la période 2030-2035.
Il s'agit notamment de fidéliser et segmenter les donneurs, intégrer les 45 centres dans un réseau performant, harmoniser les standards de qualité, développer l'intelligence artificielle pour la prévision des stocks, renforcer la génomique et l'immuno-hématologie, développer la géomatique et l'analyse spatiale et accélérer la médecine transfusionnelle personnalisée.
À travers ces orientations, le CNTS affiche une ambition régionale : faire de la Côte d'Ivoire une référence en matière de transfusion sanguine.
Le nouveau siège du CNTS, dont l'inauguration est annoncée pour le 15 octobre 2026, devrait constituer l'un des symboles de cette nouvelle étape.
Le sang, un patrimoine sanitaire à préserver
En clôturant la journée scientifique, le professeur Mamadou Y. Sékongo a résumé les enjeux autour de cinq messages : les 75 années d'histoire ont construit un patrimoine sanitaire stratégique ; l'autosuffisance constitue une réussite dont la durabilité doit désormais être assurée ; le maillage territorial doit s'accompagner de standards communs et de compétences renforcées ; le numérique doit devenir un outil d'anticipation et de sécurité du patient ; enfin, la prochaine révolution sera celle de la qualité, de la donnée et de la médecine transfusionnelle personnalisée.
Après 75 ans d'histoire, le système transfusionnel ivoirien veut ainsi ouvrir un nouveau chapitre. Un chapitre marqué par davantage de proximité, de qualité, de technologie et de personnalisation des soins.
Car derrière les chiffres, les infrastructures et les innovations demeure une réalité essentielle : le sang ne se fabrique pas et chaque don peut sauver une vie.
De 1951 à 2026, la mission reste donc inchangée : donner du sang pour sauver des vies.
Wassimagnon
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