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Cameroun: Retards, désordre et malaise, le recensement général de la population s'enfonce dans la crise
 

Cameroun: Retards, désordre et malaise, le recensement général de la population s'enfonce dans la crise

 
 
 
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© Koaci.com - lundi 25 mai 2026 - 08:35


Ce qui devait être l’une des opérations statistiques les plus stratégiques du Cameroun vire progressivement à une crise de confiance nationale. Depuis ce vendredi 22 mai, des agents recenseurs engagés dans le quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-4) ont suspendu leurs activités après l’expiration d’un ultimatum de 72 heures adressé au gouvernement. En cause : retards de paiement, dysfonctionnements logistiques, conditions de travail précaires et sentiment croissant d’abandon sur le terrain.


Derrière cette grève se dessine désormais une question bien plus grave : le Cameroun est-il en train de compromettre la crédibilité même de son recensement national ?



Le RGPH-4 n’est pourtant pas une opération ordinaire. Couplé cette année au Recensement Général de l’Agriculture et de l’Élevage, il doit fournir les données qui orienteront pendant plusieurs années les politiques publiques, les infrastructures, les budgets sociaux, les projections scolaires et sanitaires ainsi que les arbitrages économiques du pays. Le dernier recensement remonte à plus de vingt ans. Autant dire que les enjeux sont considérables.



Mais sur le terrain, la réalité décrite par les agents tranche radicalement avec la communication institutionnelle autour d’un recensement présenté comme moderne et stratégique.



Colère



Dans leur mémorandum adressé au Premier ministre, les agents recenseurs dénoncent plusieurs irrégularités qui auraient accompagné le lancement des opérations le 24 avril dernier. Ils évoquent notamment des retards logistiques importants, des équipements jugés obsolètes, des frais de subsistance versés de manière irrégulière ainsi qu’une rémunération considérée comme insuffisante.



À cela s’ajoute une autre source de frustration : des retenues fiscales que plusieurs agents affirment ne pas avoir anticipées au moment de leur recrutement. Sur différents groupes internes de coordination, les témoignages relayent un profond malaise financier.



« On nous avait présenté certaines sommes au départ. Mais une fois sur le terrain, nous avons découvert des retenues et des dépenses imprévues. Beaucoup d’agents ont le sentiment d’avoir été trompés », confie un agent recenseur déployé dans la région du Centre qui a fortement requis l’anonymat.



Certains responsables d’équipes dénoncent également des incohérences dans les indemnités perçues, affirmant avoir reçu les mêmes montants que les simples agents recenseurs malgré des responsabilités supplémentaires. D’autres évoquent des disparités entre villes et régions, alimentant un sentiment d’injustice et d’opacité dans la gestion des fonds.



« Certains collègues à Yaoundé disent avoir reçu davantage pour le transport, alors qu’on nous avait assuré que les montants étaient harmonisés. Personne ne comprend vraiment les critères utilisés », déplore un chef d’équipe.



Peu à peu, la frustration a laissé place à la défiance.



Désorganisation


 

Au-delà des revendications salariales, c’est surtout l’organisation même du RGPH-4 qui semble aujourd’hui fragilisée. Plusieurs remontées internes font état d’un dispositif fonctionnant dans l’improvisation permanente.


Des superviseurs reconnaissent eux-mêmes des problèmes de numérotation, des erreurs méthodologiques et des difficultés dans l’application uniforme des procédures de collecte. Des rappels urgents auraient été envoyés aux équipes concernant la segmentation des zones de dénombrement, la gestion des fiches papier et numériques ou encore l’organisation du travail dans certaines zones urbaines complexes.



Ces ajustements de dernière minute donnent l’image d’un système encore en rodage alors que les opérations sont déjà engagées à l’échelle nationale.



« Chaque jour, les consignes changent. On improvise souvent sur le terrain parce que certaines procédures ne sont pas claires ou ne correspondent pas aux réalités rencontrées », explique une superviseure basée à Yaoundé.



Plus inquiétant encore, certains responsables internes admettent désormais que les retards de paiement affectent directement la qualité du travail réalisé sur le terrain. Une situation qui pose une question essentielle : comment garantir la fiabilité des données lorsque les agents chargés de les produire travaillent dans la précarité et la démotivation ?



« Beaucoup d’agents sont découragés. Certains travaillent sans avoir reçu la totalité de leurs frais de subsistance. Dans ces conditions, il devient difficile de maintenir la même rigueur », reconnaît un contrôleur impliqué dans les opérations.



Car un recensement repose avant tout sur la rigueur humaine. Une collecte mal effectuée, des zones mal couvertes ou des données mal enregistrées peuvent fausser durablement les statistiques nationales.



Crédibilité



La crise actuelle dépasse donc largement un simple conflit social. Elle touche au cœur même de la gouvernance publique.



Les données issues du RGPH-4 serviront à planifier les infrastructures, répartir les ressources publiques, orienter les investissements et structurer les politiques de développement pour les prochaines années. Des statistiques biaisées ou incomplètes pourraient avoir des conséquences directes sur l’éducation, la santé, l’urbanisation ou encore les financements internationaux.



Or, les témoignages qui s’accumulent depuis plusieurs semaines renforcent l’impression d’un projet piloté sous tension, avec des équipes fragilisées, des procédures contestées et une communication officielle de plus en plus déconnectée de la réalité du terrain.


 

Le contraste devient saisissant entre les discours institutionnels vantant une opération historique et les difficultés quotidiennes décrites par ceux qui exécutent concrètement le recensement.



Test de gouvernance



La grève des agents recenseurs agit désormais comme un révélateur plus large des fragilités administratives de l’État camerounais. Retards organisationnels, gestion opaque, improvisation logistique et absence d’anticipation semblent avoir progressivement transformé une opération stratégique en foyer de tensions sociales.



À cela s’ajoutent désormais des préoccupations sécuritaires après des signalements de tentatives d’agressions sexuelles visant certaines agentes recenseuses sur le terrain. Là encore, plusieurs témoignages pointent l’absence de véritables protocoles de protection adaptés aux risques encourus.



« Certaines collègues ont désormais peur d’entrer seules dans certains domiciles. Nous n’avons reçu ni encadrement spécifique ni dispositif de sécurité adapté », témoigne une agente recenseuse.



Dans ce contexte, la suspension des activités par les agents pourrait marquer un tournant critique pour le RGPH-4.



« Nous voulons simplement travailler dans des conditions normales pour produire un recensement crédible. Mais aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment que cette opération est gérée dans l’improvisation », résume un agent membre du collectif.



Car au-delà des revendications financières, c’est désormais la confiance dans la capacité de l’État à produire des données fiables qui vacille.



-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.


-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com




 
 
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