Côte d'Ivoire : Yopougon, après l'ultimatum, les ordures répondent « Nous sommes toujours là »
Les ordures dans la commune de Yopougon (Ph Koaci)
Le 5 juin dernier, le ministre de l'Hydraulique, de l'Assainissement et de la Salubrité, Amédé Kouakou, effectuait une visite au Centre de Valorisation et d'Enfouissement Technique (CVET) de Kossihouen. L'occasion pour lui de saluer les efforts consentis dans la lutte contre l'insalubrité et de mettre en avant un chiffre impressionnant : près de 16 000 tonnes de déchets collectées dans le Grand Abidjan. De quoi nourrir l'espoir d'une capitale économique débarrassée de ses montagnes d'ordures.
Sur le papier, l'opération semble être une réussite. Les chiffres rassurent, les discours se veulent fermes et l'ultimatum lancé quelques jours plus tôt aux acteurs chargés de la collecte des déchets sonnait comme une déclaration de guerre contre l'insalubrité.
Sauf qu'à Abidjan, les ordures ont manifestement décidé de ne pas assister à la réunion.
À Attécoubé, elles sont toujours fidèles au poste. Imperturbables. Comme si elles bénéficiaient d'un contrat à durée indéterminée avec certains espaces publics. Un citoyen, lassé des annonces officielles sans effets visibles, a pris son téléphone pour filmer ce que tout le monde voit, mais que les statistiques semblent parfois ignorer.
Premier arrêt : devant l'entrepôt « Sylla & Frères », sur la voie menant au quatrième pont. Là, les déchets s'entassent avec une sérénité déconcertante. Aucun signe de panique. Aucun indice laissant croire qu'un ultimatum ministériel a été prononcé.
Deuxième arrêt : entre le carrefour Garage et la station Klenzi. Même décor. Même scénario. Les sacs d'ordures, les détritus de toutes sortes et les odeurs persistantes continuent d'accueillir passants et automobilistes. Si la salubrité est une bataille, certains fronts semblent avoir été oubliés.
Et que dire de Yopougon ?
Dans le cadre d'un reportage réalisé ce mercredi 10 juin 2026, notre équipe a parcouru plusieurs secteurs de la plus grande commune de Côte d'Ivoire. De Maroc Kimi à Magasin, en passant par Centre Social, Base CIE, le Palais de Justice, Ananeraie, Azito et Terminus 27, le constat est sans appel : les ordures sont toujours là.
Elles bordent les routes, occupent parfois une partie de la chaussée et imposent leur présence avec une insolente régularité. À croire qu'elles aussi ont leur plan d'occupation du territoire.
Les riverains, eux, oscillent entre colère, résignation et ironie. Certains ne cachent plus leur scepticisme face aux annonces répétées. « Peut-être que les 16 000 tonnes collectées venaient d'une autre planète », lance, amusé mais amer, un Bertrand Koffi, rencontré à Yopougon. D'autres dénoncent le manque de régularité dans le ramassage et s'interrogent sur la coordination réelle entre les différents acteurs chargés de l'assainissement.
Car au-delà des chiffres et des visites officielles, c'est le quotidien des populations qui raconte la véritable histoire. Celle des enfants qui passent devant des dépôts sauvages pour se rendre à l'école. Celle des commerçants obligés d'exercer à proximité d'ordures en décomposition. Celle des habitants qui, à chaque saison des pluies, redoutent les conséquences sanitaires et environnementales de cette gestion défaillante des déchets.
Bien entendu, il serait injuste de nier les efforts entrepris par les autorités pour améliorer la salubrité urbaine. Mais entre les bilans présentés dans les salles de réunion et la réalité observée dans les quartiers, l'écart demeure préoccupant. Et c'est précisément cet écart qui nourrit aujourd'hui l'exaspération des populations.
L'ultimatum du ministre avait pour ambition de provoquer un électrochoc. Sur le terrain, les habitants attendent encore les secousses. Pendant ce temps, les tas d'ordures poursuivent tranquillement leur carrière, défiant les injonctions administratives avec une constance admirable.
À Yopougon, la salubrité semble ainsi engagée dans un étrange bras de fer avec les déchets. Et pour l'instant, il faut bien l'avouer, les ordures donnent l'impression d'avoir une longueur d'avance.
Le plus inquiétant, c'est que cette situation n'est pas propre aux quelques quartiers visités. Elle est devenue le lot quotidien de la majorité des secteurs de Yopougon et de plusieurs communes ivoiriennes, où les populations continuent de cohabiter avec les dépôts sauvages, dans l'espoir qu'un jour, les actes rattrapent enfin les promesses.
Jean Chresus, Abidjan
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