Afrique : Quatre ans de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, situations et perspectives continentales pour la paix
Les Présidents Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky de la Russie et de l’Ukraine (ph)
Le récent rapport du collectif d’investigation Inpact avec le programme All Eyes on Wagner (AEOW) qui a révélé la présence d’au moins 1 417 soldats africains recrutés par la Russie depuis 2023 a rallumé les projecteurs sur le quatrième anniversaire de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Débuté le 24 février 2022, le conflit entre l'Ukraine par la Russie s'est transformé en une guerre d'usure aux répercussions mondiales. Le conflit a redéfini les rapports géopolitiques en Afrique de par sa neutralité apparente.
Dans son rapport rendu public le 11 février dernier, le collectif d’investigation Inpact, issu du projet All Eyes On Wagner (AEOW) a levé le voile sur les soldats africains au front au profit de la Russie.
Intitulé « Le Business du désespoir », le rapport présente une première base de données avec 1 417 noms. La liste dévoilée contient les noms de 1417 personnes issues de 35 pays du continent enrôlées dans l’armée russe entre janvier 2023 et septembre 2025, et de 316 décédées sur le front. Du rang des pays africains ayant leurs nationaux comme combattants pour la Russie, il est dénombré entre autres 335 Camerounais, 234 Ghanéens, 56Gambiens, 51 Maliens, 14 Sénégalais, 3 Togolais, ... et 3 Ivoiriens .
Les recruteurs ciblent une jeunesse aspirant à suivre des études supérieures ou des chercheurs d’emploi à l’étranger, mais aussi des candidats à l’émigration irrégulière, ajoute le rapport.
1. Situation militaire et incidences en Afrique
Depuis le lancement le 24 février 2022 de ce qu'il a présenté alors comme une « opération militaire spéciale », Moscou contrôle environ 20% du territoire ukrainien. Les lignes de front restent relativement stables, l'invasion russe progressant lentement. Les soldats russes sont exposés à des risques extrêmes sur le front.
D’après les derniers pourparlers de mi-février 2026 à Genève entre Russes et Ukrainiens, les négociations achoppent sur le sort du Donbass, le grand bassin industriel de l’est de l’Ukraine : Moscou réclame que les forces ukrainiennes se retirent des zones qu’elles contrôlent encore dans la région de Donetsk, ce que Kiev refuse.
Bien qu’ayant conservé l’initiative tout au long de l’année 2025, la progression russe s’est considérablement ralentie, avec une moyenne de seulement 15 à 70 mètres par jour dans les secteurs actifs, un rythme qui, selon le CSIS, est « plus lent que celui de presque toutes les grandes offensives menées au cours des conflits du siècle dernier ». Malgré cela, la Russie ne manifeste que peu d’intérêt pour la fin de la guerre.
Le nombre total de pertes militaires combinées devrait atteindre deux millions au printemps 2026. Selon les estimations du CSIS, les pertes russes (tués, blessés et disparus) s’élèvent à environ 1,2 million, tandis que les pertes ukrainiennes sont estimées entre 500 000 et 600 000.
La situation sur le front en Europe de l’Est s’est en un moment transposé sur le continent africain avec des actions isolées. Une embuscade tendue par des indépendantistes touaregs, des Berbères du Sahara aux mercenaires russes du groupe Wagner a eu lieu le 27 juillet 2024 à Tin Zaouatine, dans le nord du Mali. L’embuscade a occasionnée 84 morts parmi les mercenaires russes et 47 parmi les soldats maliens.
Une crise diplomatique a éclaté suite à cet incident. Le Mali a décidé de rompre ses liens avec l’Ukraine en l’accusant de violer la souveraineté malienne. Cette décision a été soutenue par les pays voisins, le Niger et le Sénégal, ce qui témoigne d’une réaction régionale contre l’implication perçue de l’Ukraine dans le conflit.
Cette embuscade est perçue à l’époque par des analystes géopolitiques comme par une démarche de l’Ukraine visant à contrer la Russie sur tous les champs de bataille.
Dans les années qui ont précédé son invasion de l’Ukraine, la Russie a renforcé sa présence sur le continent africain. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a eu des répercussions de plusieurs ordres en Afrique, notamment une intensification de la concurrence entre les grandes puissances, des tentatives d’influer sur l’opinion publique africaine et des pénuries directement liées à la guerre.
Pendant que certains pays africains se sont ouvertement rangés du côté de l’Ukraine, les autres ont choisi une voie plus centrale et se sont largement abstenus lors des votes de l’Assemblée générale des Nations Unies condamnant l’agression russe. Cette attitude a suscité une certaine consternation de la part des capitales et des commentateurs occidentaux, qui ont exhorté les pays africains à adopter une position de principe plus ferme en soutien à Kyiv.
La réticence de nombreux pays africains à s’aligner sur l’Occident dans la guerre en Ukraine était prévisible pour plusieurs raisons. La guerre est perçue sous l’angle de la concurrence entre les grandes puissances, la Russie et l’axe euro-atlantique plutôt qu’une guerre entre la Russie et l’Ukraine. Les pays sont donc plus susceptibles de se replier sur le non-alignement.
3. Incidence économique
L'Afrique s'intéresse à cette guerre en raison de ses conséquences économiques. Les prix des carburants et des denrées alimentaires ont augmenté de manière substantielle.
La guerre entre l’Ukraine et la Russie a accéléré la concurrence entre les grandes puissances et provoqué des perturbations majeures dans les corridors commerciaux internationaux, les investissements mondiaux, les partenariats énergétiques et les chaînes d’approvisionnement. Après des mois de recul, l’Ukraine, avec le soutien des alliés européens, a lancé une contre- offensive militaire à la fin de l’année 2022, avec un succès considérable. En janvier 2023, l’Allemagne et les États-Unis ont décidé d’envoyer des chars de combat à l’Ukraine.
La position « divisée » de l’Afrique relative à l’invasion a fait l’objet de nombreux débats, tout comme son exposition aux crises alimentaires et énergétiques. Mais pour l’Afrique, les conséquences sont toujours en train de se cristalliser et semblent aller bien au-delà de l’alimentation et de l’énergie. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est considérée comme la principale poudrière d’un monde qui sombre rapidement dans la guerre froide.
4. Tentative africaine de paix
Suite à l’éclatement du conflit en Europe de l’Est, l’Afrique au travers de six dirigeants a offert ses bons offices mais les belligérants l’ont apprécié différemment.
Le Président sud-africain Cyril Ramaphosa a conduit en début juin 2023 une mission de paix de l'Afrique entre l'Ukraine et la Russie et a salué comme « historique » le voyage de dirigeants africains dans les deux pays, le décrivant comme « la première fois que des dirigeants africains se sont lancés dans une mission de paix au-delà » du continent.
La délégation de l'Afrique du Sud, de l'Égypte, du Sénégal, du Congo-Brazzaville, des Comores, de la Zambie et de l'Ouganda a présenté une proposition en 10 points, comprenant la reconnaissance de la souveraineté de la Russie et de l'Ukraine, La mission a appelé à une désescalade des combats et à l'ouverture urgente de négociations, à la libération des prisonniers de guerre mais aussi à la poursuite des exportations de céréales sans entrave.
Suite aux efforts de paix menés par la mission de paix africaine, l’Ukraine et la Russie ont posé des conditions diamétralement opposées. Pendant que l'Ukraine a exigé le respect de son intégrité territoriale telle que définie en 1991, la Russie a quant à elle s’est opposée à l’idée de rendre les territoires qu'elle a saisis à l'Ukraine au cours de la dernière décennie, y compris la péninsule de Crimée.
Si la majorité des Etats africains affiche une neutralité tacite, le continent est devenu un véritable champ de bataille diplomatique entre Moscou et Kiev. L’Ukraine, dans sa quête de soutien, mise sur un discours de solidarité historique, rappelle les luttes de décolonisation. Ce message trouve un écho dans plusieurs pays africains ayant eux-mêmes subi le jeu colonial.
A l’opposé, la Russie exploite ses alliances historiques et sa rhétorique anti-occidentale. Cette posture séduit certains pays, en particulier dans un contexte où les élites africaines se montrent réceptives à toute critique de l’Occident. Le Sénégal, tout en maintenant des liens avec l’Ukraine, veille à préserver ses relations stratégiques avec la Russie, un acteur clé dans les domaines énergétiques et militaires.
L’Afrique subsaharienne, en particulier, devient un enjeu important alors que Kiev prend conscience que la résistance à l’invasion russe s’inscrit dans le temps long.
La Russie, ayant perdu ses alliés en Occident depuis son invasion de l'Ukraine, considère l'Afrique comme une région clé pour obtenir du soutien. L'Ukraine, de son côté, cherche activement à obtenir celui des pays africains, comme en témoigne son intention d'ouvrir 10 nouvelles ambassades sur le continent.
6. Stratégie ukrainienne pour un ralliement
En juin 2024, le Président de l'Ukraine, Volodymyr Zelensky, a organisé un sommet pour recueillir des soutiens à son appel à la Russie à mettre fin à son invasion ; 92 pays y ont participé, dont 57 chefs d'État ou de gouvernement.
Environ 80 pays ont signé un document condamnant la Russie pour la guerre et déclarant l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Seuls 12 de ces pays étaient originaires d'Afrique. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso n'étaient pas présents. Moins de 20 pays africains ont envoyé des représentants.
C'est une nouvelle preuve que les pays africains ne veulent pas s'impliquer dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine. Beaucoup se sont également abstenus lors des précédents votes à l'Assemblée générale des Nations Unies, malgré les efforts de l'Ukraine pour obtenir le soutien du continent.
7. Pénurie de combattants pro-russes
Besoin Depuis 2023, la Fédération de Russie a intensifié ses efforts visant à faire face à la pénurie d’hommes dans les armées russes, dans un contexte marqué par une guerre d’attrition prolongée en Ukraine et par le renforcement des sanctions internationales ciblant à la fois ses capacités économiques, le secteur militaro-industriel russe et les activités de ses réseaux paramilitaires à l’étranger.
Face à ces contraintes, le Kremlin a déployé une campagne de recrutement structurée à l’échelle des ex pays de l’Union Soviétique, avec un accent particulier sur le continent africain. Cette campagne vise à recruter et déployer des ressortissants africains sur le théâtre ukrainien, en s’appuyant sur des réseaux transnationaux qui exploitent des vulnérabilités socio-économiques persistantes.
8. L’Afrique courtisée
L’intérêt de la Russie pour l’Afrique s’est accru ces dernières années avec des approches géopolitiques présentées comme souverainistes pour les Etats africains. Encore marginal au cours des années 2000, l’intérêt russe pour l’Afrique sub-saharienne, l’Afrique centrale et l’Afrique australe s’est affirmé au cours de la seconde moitié des années 2010 avec en point d’orgue le sommet Russie-Afrique qui s’est tenu à Sotchi en octobre 2019.
La Russie s’est présentée aux États africains comme une puissance sans passé colonial opposée au « néo-colonialisme » des occidentaux mais capable, contrairement notamment à la France, d’être un « pourvoyeur de sécurité » pour les pouvoirs en place.
Avec le déclenchement du conflit ukrainien en 2022, la diplomatie russe est devenue plus active, comme son investissement sécuritaire. Mais celui-ci s’appuie plutôt sur les activités du groupe Wagner que sur le ministère de la Défense.
9.Plaidoyer du MMLK à sauver la jeunesse
En analysant les causes de départ des jeunes africains en Russie, le pasteur Edith Komi du Mouvement Martin Luter King (MMLK), une organisation de la société civile au Togo, a récemment a soulevé dans une interview accordée à LSI Africa les causes de l’immigration sans lendemains pour les jeunes africains.
Dans son explication, le leader du MMLK a déclaré que « Le problème aujourd'hui, c'est que la jeunesse africaine est abandonnée et toutes les opportunités qu’elle découvre sont bonnes, toutes les offres sont à prendre pour devenir quelqu'un ».
Sans langue de bois, le pasteur Komi a culpabilisé les dirigeants africains de ne pas se soucier du devenir de leurs jeunes concitoyens. En ce sens, il a déploré que « la cause principale aujourd'hui, c'est que les dirigeants africains n'ont pas un programme, n’ont pas un projet pour la jeunesse d€€ont certains meurent en mer a la recherche d’un Eldorado… ».
Tout en estimant que la Russie est un partenaire proche de l’Afrique, le MMLK a déduit que des jeunes qui y vont en aventure découvrent d’amères réalités. En vue de de corriger le tir, le pasteur togolais, avocat des sans voix, prie les autorités russes de se focaliser sur les bourses qu’elles offrent aux africains afin qu’aucun étudiant ne vienne plus pour se trouver enrôler dans l’Armée. Il a averti que le fait pour un étudiant de se retrouver au front est aujourd’hui une situation qui remet en cause la crédibilité de la Russie en Afrique.
En somme, bien que l’épicentre de la guerre entre l’Ukraine et la Russie reste en Europe de l’Est, le conflit s’est répandu dans d’autres régions, notamment en Afrique. Maintenant que l'invasion de l'Ukraine par la Russie franchit le cap du quatrième anniversaire, il est salutaire que les premiers acteurs de ce confit fassent la paix des braves pour une coexistence pacifique.
Ignorer cet appel, reviendrait à craindre qu’une continué de la guerre russo-ukrainienne n’aggrave les conflits existants, déstabiliser des régions déjà fragiles, provoquer des crises humanitaires et l’instabilité en Afrique. Aussi pour ne plus pourvoir à la pénurie de combattants sur le front, les gouvernements africains se doivent-ils d’attirer l’attention de leurs jeunes citoyens à la prudence face aux offres d’emploi douteuses à l’étranger.
Mensah,
Correspondant permanent de KOACI au Ghana, Togo et Nigeria
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