Cameroun : Tomates entre 2500 et 1 000 FCFA le cageot, quand l'abondance ruine le paysan
A Yaoundé en ce moment, le prix du cageot de tomates oscille entre 2500 et 1 000 FCFA. L’affaire fait le bonheur des consommateurs. Ce qui ressemble à une bonne nouvelle pour les ménagères cache, en réalité, une crise silencieuse qui menace les 329 000 producteurs de tomates du Cameroun.
Il est sept heures du matin au marché d’Etoudi ce lundi matin, dans le 1er arrondissement de Yaoundé. Les allées sentent l’humide et la terre fraîchement déchargée. Des pyramides de tomates rouges, gorgées de soleil, s’empilent à perte de vue. Quelques mois auparavant, le même cageot se négociait entre 15 000 et 10 000 FCFA, voire 20 000 FCFA. Ce matin-là, certains vendeurs le cèdent à moins de 2 000 FCFA. D’autres font du porte-à-porte pour écouler leurs stocks avant que la marchandise ne pourrisse.
« C’est le prix cadeau ! », s’écrie une cliente, panier à la main, qui s’arrête sur un étalage. Elle ne sait pas encore que la « bonne affaire » qu’elle célèbre s’écrit en rouge dans le carnet de comptes des agriculteurs.
Dans les champs, une saison entière engloutie
Dans plusieurs villes du Cameroun, c’est l’abattement. Les prix de vente frôlent parfois 1 000 FCFA le cageot. Or, selon les estimations des agronomes et des organisations paysannes, le coût de production d’un cageot de tomates tourne autour de 2 700 FCFA. Pour chaque cageot vendu à ce prix plancher, le producteur perd 1 700 FCFA — sans compter les frais de transport.
Semences certifiées, engrais, produits phytosanitaires, main-d’œuvre saisonnière, eau d’irrigation : chaque intrant a son prix. Et derrière chaque cageot vendu à perte, il y a une famille qui a contracté un emprunt à la microfinance locale pour financer la saison, avec l’espoir de rembourser à la récolte. Cet espoir-là vient de s’évaporé.
« Les champs ne se cultivent pas avec des paroles. Il y a les prêts bancaires, les dettes qui s’accumulent, les charges qui écrasent, les nuits sans sommeil », confie un producteur de la région de l’Ouest venu vendre à Yaoundé, les bras croisés devant ses rangées de tomates mûres qu’il ne sait plus comment écouler.
890 000 tonnes récoltées, la malédiction de l’abondance
Le Cameroun produit près de 890 000 tonnes de tomates par an. Un chiffre énorme, qui devrait faire de la filière une richesse nationale. Mais l’abondance, sans infrastructure pour la valoriser, se transforme en malédiction. Faute d’unités de transformation industrielle et de chaînes du froid en nombre suffisant, une part importante de la production finit par pourrir dans les champs ou sur les marchés.
Le paradoxe est cruel : pendant que des milliers de cageots se gâchent, les rayons des supermarchés camerounais continuent de proposer des conserves de concentré de tomates importées - d’origine étrangère- achetées chaque jour par ces mêmes ménages qui n’ont pas de système local pour préserver la production nationale.
Planification absente, filière déstructurée
Les spécialistes s’accordent sur les causes profondes de cette crise cyclique : absence de planification claire des campagnes agricoles, mauvaise maîtrise des intrants, et surtout, l’inexistence d’un filet de sécurité pour les producteurs en cas d’effondrement des cours. Lorsque tous les bassins produisent en même temps, le marché se sature, les prix s’écroulent et personne n’est en mesure d’absorber l’excédent.
La filière tomate fonctionne en chaîne de valeur : si chaque maillon est fragile — producteur isolé, collecteur informel, grossiste sans stockage, détaillant sans réfrigération — le système entier s’effondre au premier choc. Et le choc, ici, c’est la récolte abondante elle-même.
Structurer ou disparaître, les pistes d’une filière à réinventer
La solution existe, et les acteurs du secteur la dessinent avec précision : il faut structurer. Regrouper les producteurs en interprofession forte capable de mutualiser les moyens, réguler l’offre, négocier collectivement les prix et être une force de proposition auprès de l’État. Quand la production est abondante, on transforme ; quand l’offre baisse, on stabilise le marché.
Cela passe concrètement par la mise en place d’unités agro-industrielles de transformation -conserves, concentré, séchage - et par le développement de chaînes du froid dans les grands bassins de production.
Aujourd’hui, le consommateur se réjouit. Mais ceux qui ont une mémoire longue savent que le pendule reviendra : si les producteurs, épuisés et endettés, abandonnent leurs champs, la pénurie ne tardera pas. Et ce sera alors le cageot à 15 000 FCFA — voire plus — qui fera les gros titres.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-oucameroun@koaci.com
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