Cameroun : Denis Emilien Atangana, l'opposant qui ose dire la vérité sur la gouvernance
Dans une tribune, Denis Emilien Atangana, opposant camerounais à la tête du FDC, livre une analyse rare : celle d'un homme politique qui, sans renoncer à sa mission de vigie, ose distinguer les échecs des succès dans la conduite des affaires publiques. Un exercice de lucidité politique qui mérite attention.
La scène politique camerounaise est trop souvent le théâtre de postures manichéennes. D'un côté, les thuriféraires du régime en place ; de l'autre, les pourfendeurs systématiques. Dans ce paysage, le Président du Front des Démocrates Camerounais Denis Emilien Atangana, tranche par sa nuance et sa rigueur analytique.
Il ne se contente pas de dénoncer. Il observe, compare, et lorsque les faits l'imposent, il reconnaît. C'est dans cet esprit qu'il pose dès l'introduction les fondements de son engagement, « une nation ne se construit durablement que lorsque ses citoyens, ses élites et ses institutions acceptent la culture de la responsabilité, de la transparence et de la redevabilité.»
Ce socle axiologique, emprunté aux théoriciens de la bonne gouvernance, structure l'ensemble de la réflexion. Il ne s'agit pas d'un discours démagogique à vocation électoraliste, mais d'un appel sincère à une refondation des pratiques publiques au Cameroun.
Péages automatisés, scandale de gouvernance
Au cœur de la tribune se trouve un dossier brûlant que Denis Emilien Atangana avait déjà porté à la connaissance de l'opinion publique en décembre 2025 : l'échec cuisant du projet d'automatisation de quatorze postes de péage routiers, confié au groupement français Fayat-Razel-Bec et Egis via Egis Projects.
Le cahier des charges était pourtant précis : automatiser des axes stratégiques du réseau national avec une mise en service prévue pour septembre 2023. Trois ans plus tard, le constat est accablant. Atangana décrit sans détour ce qu'il observe :
« Des ouvrages inachevés ou abandonnés, devenus de véritables éléphants blancs qui jalonnent nos routes. Ces installations silencieuses et inutilisées interrogent légitimement les responsabilités dans le processus décisionnel politique, administratif et technique. »
L'expression « éléphants blancs » — ces grands projets coûteux et sans utilité réelle — est ici particulièrement bien choisie. Elle renvoie à une pathologie récurrente des États africains post-coloniaux : la dépendance aux projets d'infrastructure financés sur fonds publics, sans évaluation préalable sérieuse, sans suivi rigoureux de l'exécution, et sans mécanismes de reddition des comptes.
Ce qui aggrave le cas, selon l'auteur, c'est l'absence totale de réaction institutionnelle. Aucun audit public n'a été rendu. Aucun responsable n'a été mis en cause. Le silence des autorités face à cet échec est, en lui-même, un aveu.
« Un tel fiasco n'aurait jamais dû se produire dans un environnement de gouvernance publique rigoureuse, transparente et pleinement redevable devant les citoyens. »
La tentative du FDC d'organiser des manifestations pacifiques sur les sites des péages abandonnés — à commencer par Nkometou — s'est heurtée à l'obstruction administrative. Mais Atangana en tire une leçon politique fondamentale : les initiatives citoyennes peuvent être empêchées, la vigilance, elle, ne s'arrête jamais.
Imprimerie Nationale, la revanche du renouveau
Si le discours s'arrêtait là, on reconnaîtrait dans cette tribune un réquisitoire classique. Mais la véritable originalité de la démarche d'Atangana réside dans ce qu'il choisit de reconnaître également.
À la fin de novembre 2025, un autre partenariat public-privé retient son attention : celui conclu entre l'Imprimerie Nationale du Cameroun et le groupe ivoirien Impact Palmarès, désormais implanté au Cameroun. L'institution, longtemps symbole de la décrépitude administrative, semble connaître une transformation visible.
L'auteur ne mâche pas ses mots pour décrire ce qu'était cette institution avant :
« Pendant de longues années, l'Imprimerie Nationale fut l'objet de moqueries, de sarcasmes et de commentaires désabusés, aussi bien au sein de l'administration publique que parmi les citoyens. Beaucoup y voyaient le symbole d'un outil stratégique abandonné, figé dans une lente dégradation institutionnelle et technologique. »
Le contraste avec la situation actuelle est saisissant selon lui : infrastructures en évolution, équipements modernisés, espaces de travail transformés. Et Atangana, fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la reconnaissance des faits, choisit de saluer ce dynamisme.
Cette posture est politiquement courageuse. Reconnaître une réussite d'une institution d'État lorsqu'on est dans l'opposition demande une intégrité intellectuelle que beaucoup de responsables politiques n'ont pas toujours la force d'assumer.
Partenariat e-visa, quand les chiffres parlent d'eux-mêmes
La démonstration culminante de la tribune est celle du partenariat entre l'État du Cameroun et Impact Palmarès pour la gestion de la plateforme numérique de visa électronique. Les résultats, basés sur des données publiques, sont éloquents.
Entre janvier et septembre 2025, la plateforme a généré 46,87 milliards de francs CFA de recettes consulaires. Un résultat à comparer aux 29 milliards collectés sur dix-huit mois entre avril 2023 et octobre 2024. L'amélioration de la performance est spectaculaire.
« La plateforme d'e-visa du Cameroun a généré, selon des chiffres publics, 46,87 milliards de francs CFA de recettes entre janvier et septembre 2025. [...] L'augmentation est significative. Elle illustre ce que peut produire une gouvernance fondée sur l'efficacité technologique, la traçabilité des recettes et la modernisation des services publics. »
Au-delà des chiffres, c'est la philosophie sous-jacente qui intéresse ici l'analyste : confier à un opérateur privé compétent — africain de surcroît — la gestion d'un service public peut, lorsque les conditions sont réunies, produire des résultats que l'État seul ne parviendrait pas à atteindre.
Panafricanisme économique concret
La tribune d'Atangana porte également une dimension idéologique forte et assumée : celle du panafricanisme économique. Il n'est pas anodin que les deux projets qui suscitent son enthousiasme — l'Imprimerie Nationale et l'e-visa — soient portés par un groupe ivoirien.
« L'exemple de ce partenariat sud-sud est particulièrement inspirant. Il démontre que des entreprises africaines peuvent unir leurs expertises, mobiliser des compétences locales, développer des ingénieries innovantes et produire des résultats concrets au service des États et des populations. L'Afrique n'est pas condamnée à dépendre éternellement des solutions extérieures. Elle peut produire ses propres réponses. »
Cette conviction prend ici une forme résolument pragmatique. Il ne s'agit pas d'un slogan idéologique, mais d'une démonstration par les faits : quand les entreprises africaines sont compétentes, rigoureuses et bien encadrées, elles réussissent.
La comparaison implicite avec l'échec du groupement français aux péages est cinglante. L'origine géographique d'un opérateur n'est pas une garantie de compétence, et l'appartenance africaine d'une entreprise n'est pas non plus un handicap. Ce qui compte, c'est la rigueur du contrat, la qualité du suivi et l'exigence des résultats.
Volonté collective
Atangana clôt sa tribune sur une formule à la fois sobre et profonde. Il ne cherche pas à dédouaner l'État de ses responsabilités, ni à célébrer aveuglément le secteur privé. Il pose la question fondamentale qui conditionne tout le reste :
« Oui, le Cameroun peut réussir. Oui, les partenariats public-privé peuvent fonctionner. Oui, la modernisation de l'action publique est possible. Mais à une condition essentielle : que les projets soient conçus avec rigueur, exécutés avec professionnalisme et évalués avec honnêteté. »
Et il conclut sur une note qui transcende le discours politique ordinaire, touchant à quelque chose de plus profond, de plus existentiel :
« la transformation du Cameroun ne dépend pas uniquement des lois, des institutions ou des technologies. Elle dépend avant tout de notre capacité à placer l'intérêt national au-dessus des intérêts particuliers. À aimer véritablement ce pays. Et parfois, il faut avoir l'humilité de s'oublier soi-même pour servir la nation.”
Ces mots résonnent comme un appel à la responsabilité collective. Ils constituent également une autocritique implicite d'une classe politique camerounaise souvent davantage préoccupée par ses intérêts que par ceux de la nation.
La tribune de Denis Emilien Atangana est un document politique rare au Cameroun. Dans un contexte où les opposants sont tentés soit par la radicalité stérile, soit par la compromission opportuniste, elle trace une troisième voie : celle d'une opposition responsable, ancrée dans les faits, portée par une exigence de vérité.
Elle rappelle que critiquer et reconnaître ne sont pas des postures contradictoires, mais les deux faces d'un même engagement au service de l'intérêt général. Elle illustre également que le débat sur la gouvernance n'est pas l'apanage des technocrates ou des chercheurs : il peut et doit être investi par les acteurs politiques qui ont le courage d'y apporter une parole honnête.
Pour le Cameroun, l'enjeu est désormais clair : capitaliser sur les réussites identifiables, tirer les leçons des échecs documentés, et construire, projet par projet, une culture de la performance au service de tous. Le chemin est long. Mais il existe.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-oucameroun@koaci.com
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