Cameroun : Bénin, investi un jour, gouvernement formé le lendemain, Cameroun, six mois et toujours rien
Il y a des images qui valent mille discours. Et celle-ci en fait partie.
Le jour où Romuald Wadagni prêtait serment comme nouveau président du Bénin, son gouvernement de 24 membres était déjà constitué. Le conseil des ministres s'était tenu. Les premiers dossiers avaient été ouverts. La transition s'était faite sans délai, sans tergiversation, sans formule creuse. En une seule journée, une nation avait tourné la page et pris son élan.
À Yaoundé, pendant ce temps, on attend. On attend depuis six mois.
« Dans les prochains jours », une promesse de Biya devenue fardeau
Retour en arrière. Le 6 novembre 2025. Paul Biya, 92 ans, prête serment pour son huitième mandat à la tête du Cameroun, exactement 43 ans après son accession au pouvoir. Dans un discours d'une vingtaine de minutes prononcé devant le Parlement réuni en Congrès, le chef de l'État se veut visionnaire. Il promet un Cameroun à l'horizon 2035, appelle la jeunesse et les femmes à jouer « un rôle central », annonce un plan spécial pour l'emploi des jeunes doté de 50 milliards de FCFA. Le ton est solennel. L'espoir, prudent, est là.
Mais le gouvernement, lui, ne vient pas.
Le 31 décembre 2025, devant une nation suspendue à ses lèvres pour le traditionnel discours de fin d'année, Paul Biya prononce ces quelques mots qui vont devenir célèbres pour de mauvaises raisons : « C'est ce à quoi s'attèlera en priorité, le gouvernement que je mettrai en place dans les prochains jours. » La phrase est limpide. Le calendrier est fixé. Les Camerounais retiennent leur souffle. Les rumeurs circulent dans les couloirs du palais de l'Unité. On parle de listes prêtes, de décrets rédigés, de signatures imminentes.
Les prochains jours passent. Puis les semaines. Puis les mois.
Le 10 février 2026, à la veille de la 60e édition de la Fête de la Jeunesse, Biya s'adresse à la jeunesse. Il reconnaît les « difficultés, frustrations, peurs et angoisses » des jeunes Camerounais. Il promet de leur confier des responsabilités à un « niveau élevé » lors de la formation du nouveau gouvernement. Il réitère ses engagements sur l'emploi. La presse camerounaise, sans surprise, relève amèrement que ce discours porte, comme tant d'autres avant lui, « une forte odeur de réchauffé ».
Nous sommes en mai 2026. Six mois après la prestation de serment. Cinq mois après la promesse solennelle du 31 décembre. Trois mois après le discours à la jeunesse. Le nouveau gouvernement n'est toujours pas là.
Deux pays, deux visions du pouvoir
Le contraste avec le Bénin n'est pas seulement anecdotique. Il est révélateur d'une fracture profonde dans la conception même de ce que gouverner veut dire.
D'un côté, un pays où la transition du pouvoir est un acte accompli, rapide, visible. Un président prête serment. Le lendemain, ses ministres sont nommés, assis autour d'une table, les dossiers devant eux. L'État est en mouvement. La machine tourne.
De l'autre côté, un pays où la transition est perpétuellement annoncée, indéfiniment différée. Où l'acte de gouverner semble suspendu à une décision que seul un homme- et lui seul - peut prendre. Au Cameroun, « dans les prochains jours », est devenu une unité de mesure politique abstraite, élastique, sans fond.
Cette attente n'est pas sans conséquences. Les grandes décisions d'orientation, les réallocations budgétaires, les nominations à des postes stratégiques, le lancement de nouvelles politiques sectorielles : tout est différé. Les ministres en place, dont l'équipe gouvernementale remonte à janvier 2019, administrent sans véritable légitimité à réformer. Certains ministères sont dirigés par des équipes sortantes qui n'osent plus engager quoi que ce soit d'important. La paralysie, insidieuse, s'est installée comme une politique d'État.
Gérontocratie
Il faut appeler les choses par leur nom. Cette incapacité à former un gouvernement en six mois n'est pas un simple retard administratif. Elle est le symptôme d'un système politique où un seul homme concentre tous les pouvoirs, où les équilibres ethniques, régionaux et clientélistes à arbitrer sont si complexes qu'ils paralysent l'action. Où la peur de décevoir un camp en satisfaisant un autre finit par conduire à l'immobilisme total.
Au Cameroun, on suppute. On murmure que les listes sont prêtes. Que le décret est rédigé. Que la signature est imminente. Des rumeurs ont même évoqué l'acheminement du décret de remaniement à la Crtv, la radiotélévision d'État. Et pourtant, rien ne sort.
Seul Paul Biya connaît le jour et l'heure
Ce que la jeunesse camerounaise, elle, connaît très bien, c'est l'attente. L'attente d'un emploi, d'une opportunité, d'un signal que quelque chose change. Elle a entendu les discours — du 6 novembre, du 31 décembre, du 10 février. Elle les a regardés, les yeux grands ouverts, cherchant dans chaque mot une promesse concrète. Et à chaque fois, la même réponse : bientôt. Dans les prochains jours. Nous y parviendrons, ensemble.
Ce que le Bénin nous dit
La comparaison avec le Bénin n'est pas là pour humilier le Cameroun. Elle est là pour démontrer que l'urgence de gouverner, la rapidité de la transition, l'efficacité institutionnelle ne sont pas des luxes réservés aux grandes démocraties occidentales. Elles sont possibles en Afrique. Elles se font, aujourd'hui, en Afrique.
Ce miroir nous dit qu'il existe une autre façon de concevoir le pouvoir : non comme une prérogative solitaire, jalousement gardée, mais comme une responsabilité collective, exercée avec célérité.
Ce miroir nous dit que six mois d'attente pour un gouvernement, ce n'est pas normal. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix.
Et pendant que le Cameroun attend, le monde, lui, n'attend pas.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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