Côte d'Ivoire : Souveraineté numérique, Amadou Coulibaly depuis Abidjan : « L'avenir de la régulation de l'IA et des réseaux sociaux ne peut se construire sans l'Afrique »
À Abidjan, régulateurs, gouvernements et géants du numérique unissent leurs forces pour bâtir un espace numérique plus responsable. La capitale économique ivoirienne accueille depuis ce lundi la deuxième Conférence internationale conjointe du Réseau Francophone des Régulateurs des Médias (REFRAM) et du Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication (RIARC), baptisée « Abidjan 2 ». Placée sous le thème « Intelligence artificielle, réseaux sociaux et liberté de communication : enjeux de régulation », cette rencontre de haut niveau réunit pendant trois jours des représentants gouvernementaux, des autorités de régulation, des organisations internationales, des experts ainsi que les grandes plateformes numériques mondiales.
Représentant le Président de la République, Alassane Ouattara, le ministre de la Communication et porte-parole du Gouvernement, Amadou Coulibaly, a officiellement ouvert les travaux à l’Hôtel Novotel d’Abidjan-Plateau.
Amadou Coulibaly : « L’Afrique ne peut plus être un simple espace d’application de normes conçues ailleurs »
Dans son allocution d’ouverture, le ministre de la Communication a souligné l’importance stratégique des enjeux liés à l’intelligence artificielle (IA) et aux réseaux sociaux dans un contexte de transformation numérique accélérée.
« Aujourd’hui, nous avons la chance d’être contemporains de la révolution numérique qui, à peine née, a déjà engendré les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Plus rien n’est comme avant », a-t-il déclaré.
Pour le ministre, l’IA constitue une opportunité majeure pour le développement économique, la modernisation des administrations, l’éducation et l’accès à l’information. Toutefois, il a également mis en garde contre les dérives liées à la désinformation, aux manipulations algorithmiques et aux contenus falsifiés.
« Nous sommes passés des fake news aux deepfakes en un clin d’œil », a-t-il relevé, rappelant que plusieurs centaines de millions d’Africains utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux, principalement des jeunes.
Face à ces défis, Amadou Coulibaly a plaidé pour une régulation équilibrée permettant de concilier innovation technologique, souveraineté numérique et protection des libertés fondamentales.
« L’avenir de la régulation de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux ne peut se construire sans l’Afrique. Notre continent ne peut plus être un simple espace d’application de normes conçues ailleurs. Il doit être un acteur à part entière de la réflexion mondiale », a-t-il insisté.
Le ministre a également rappelé les efforts de sensibilisation engagés par son département à travers la campagne nationale #EnLigneTousResponsables, initiée depuis 2022 pour promouvoir un usage responsable des réseaux sociaux.
René Bourgoin : « L’intelligence artificielle est devenue à la fois une promesse et une inquiétude »
Prenant la parole à son tour, le président de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) et président du RIARC, Me René Bourgoin, a salué la forte mobilisation des régulateurs africains et francophones autour d’un sujet devenu central pour les démocraties contemporaines.
Pour lui, la conférence « Abidjan 2 » s’inscrit dans le prolongement direct des travaux engagés en avril 2024 à Abidjan, qui avaient abouti à l’adoption de la Déclaration d’Abidjan et du Protocole d’engagement volontaire signé par Meta, TikTok et X, puis adopté par Google.
« Ce qu’il convient désormais d’appeler Abidjan 1 était un signal. Le signal que le dialogue entre les régulateurs et les grandes plateformes numériques pouvait quitter le terrain de la méfiance pour entrer dans celui de la responsabilité partagée », a-t-il affirmé.
Selon lui, les mutations technologiques actuelles imposent une vigilance accrue face aux risques de désinformation, de manipulation de l’opinion publique, de discours de haine ou encore d’ingérences étrangères facilitées par les technologies d’hypertrucage.
« L’intelligence artificielle est devenue à la fois une promesse et une inquiétude », a résumé le président de la HACA.
Il a également révélé les résultats obtenus dans le cadre du protocole signé avec les plateformes numériques. En Côte d’Ivoire, la HACA a signalé 1 013 contenus, dont 471 ont fait l’objet de mesures de suppression, de géoblocage ou de restriction, tandis que 88 comptes sur 171 signalés ont été supprimés. Pour René Bourgoin, ces chiffres démontrent la nécessité de renforcer davantage le dialogue entre régulateurs et plateformes numériques.
« Notre responsabilité n’est pas de mener une croisade contre la technologie, mais de faire en sorte que ces avancées demeurent au service de l’être humain et de l’intérêt général », a-t-il souligné.
Il a annoncé que les participants travailleront à l’élaboration d’une Déclaration d’Abidjan 2 ainsi qu’à une proposition de cadre réglementaire dédié à la régulation de l’intelligence artificielle dans le secteur de la communication audiovisuelle et numérique.
Le président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel du Sénégal (CNRA) et président en exercice du REFRAM, Mamadou Oumar Ndiaye, a rappelé les avancées enregistrées depuis la première conférence d’Abidjan.
Selon lui, les textes adoptés en 2024 ont constitué une première historique dans l’espace francophone africain en créant un cadre structuré de dialogue entre régulateurs et plateformes numériques.
Il a notamment évoqué la tenue, en décembre 2025 à Dakar, du premier Forum annuel de dialogue entre les deux réseaux de régulation et les plateformes numériques.
Mais le responsable sénégalais estime que l’accélération fulgurante de l’intelligence artificielle impose désormais une nouvelle étape.
« La question n’est plus de savoir si l’IA doit être régulée, mais comment réguler efficacement son usage sur les réseaux sociaux sans porter atteinte à la liberté d’expression », a-t-il déclaré.
Il a particulièrement insisté sur les biais algorithmiques qui affectent les langues et cultures africaines.
« Lorsqu’un algorithme de modération est entraîné essentiellement sur des corpus anglophones, toute la diversité des expressions en wolof, bambara, lingala, swahili ou baoulé se retrouve mal comprise, mal protégée, voire censurée à tort. C’est une forme d’injustice numérique que nous ne saurions accepter », a-t-il dénoncé.
Le président du REFRAM a appelé les plateformes à davantage de transparence algorithmique, à un meilleur accompagnement des chercheurs et régulateurs francophones et à une prise en compte plus efficace des contextes électoraux africains.
Intervenant par message vidéo depuis Paris, où il était retenu pour des obligations de dernière minute, Nicolas Guinard, directeur des Affaires politiques et de la gouvernance de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), a réaffirmé le soutien total de l’institution aux initiatives engagées par les régulateurs africains et francophones.
Il a rappelé que si les plateformes numériques ont considérablement renforcé la liberté d’expression, elles ont également contribué à amplifier les phénomènes de désinformation et de désordre informationnel.
« Un dialogue constructif entre les régulateurs et les grands acteurs du numérique est aujourd’hui primordial », a-t-il affirmé.
Le responsable de l’OIF a souligné que l’intelligence artificielle générative représente désormais un défi majeur pour l’intégrité de l’information, particulièrement en période électorale ou de crise.
« L’intelligence artificielle ne doit pas être pensée uniquement comme une menace. Elle peut aussi devenir un outil au service d’une régulation plus efficace et respectueuse des libertés fondamentales », a-t-il expliqué.
Nicolas Guinard a rappelé l’engagement de l’OIF en faveur de la lutte contre la désinformation et la promotion d’un espace numérique francophone intègre et de confiance, notamment à travers l’Appel de Villers-Cotterêts adopté lors du Sommet de la Francophonie de 2024.
Il a également salué le rôle joué par René Bourgoin dans le rapprochement entre régulateurs et plateformes numériques.
Au terme de cette conférence, les participants ambitionnent d’adopter une nouvelle déclaration destinée à renforcer les engagements pris en 2024.
Le texte devrait intégrer des principes relatifs à la responsabilité des plateformes face aux risques systémiques liés à l’intelligence artificielle, à la transparence des algorithmes, à la protection de la diversité linguistique et culturelle ainsi qu’à la consolidation du dialogue permanent entre régulateurs et acteurs du numérique.
Au-delà des textes, « Abidjan 2 » apparaît déjà comme une étape majeure dans la volonté de l’Afrique francophone de participer activement à la définition des règles qui encadreront l’espace numérique mondial de demain.
Face à l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, les régulateurs africains et francophones entendent désormais parler d’une seule voix pour défendre une gouvernance numérique respectueuse des libertés, des cultures et des réalités de leurs populations.
Wassimagnon
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