Côte d'Ivoire : Blanchiment de capitaux, le procureur Jean-Claude Aboya dévoile les secteurs d'activité les plus exposés et évoque le cas du pasteur Wilfried Zahui
Wilfried Zahui
Le procureur de la République près le Pôle pénal économique et financier (PPEF), Jean-Claude Aboya, a animé ce mercredi 10 juin, une conférence de presse consacrée à la lutte contre le blanchiment de capitaux en Côte d’Ivoire. Face aux médias nationaux et internationaux, le magistrat a dressé un état des lieux sans complaisance des mécanismes de blanchiment les plus répandus dans le pays, tout en revenant longuement sur l’affaire qui défraie actuellement la chronique, celle du pasteur Wilfried Zahui et de son impressionnant parc automobile.
Au cours de son intervention, Jean-Claude Aboya a révélé que le secteur de l’immobilier demeure aujourd’hui le principal refuge des fonds d’origine douteuse en Côte d’Ivoire. Selon lui, c’est dans ce domaine que les opérations de blanchiment de capitaux sont les plus fréquentes.
Le procureur financier a également pointé du doigt le secteur de l’acquisition de véhicules de luxe, devenu un autre canal privilégié pour recycler des fonds issus d’activités illicites. Bien que plusieurs secteurs économiques soient concernés par ce phénomène, l’immobilier reste, selon ses observations, le plus exposé.
L'une des affaires qui a suscité des interrogations au cours de cette rencontre avec la presse, c'est le dossier relatif au pasteur Wilfried Zahui. Depuis plusieurs semaines, une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux montrant un important parc automobile composé de véhicules de luxe, estimé à près de 500 millions de FCFA, alimente les interrogations de l’opinion publique.
Pour Jean-Claude Aboya, il était impossible pour les autorités de rester indifférentes face à une telle exposition médiatique.
« Cette vidéo ne pouvait pas circuler sur les réseaux sociaux sans susciter la moindre réaction des structures chargées de la lutte contre le blanchiment de capitaux », a-t-il affirmé.
Le procureur estime que la qualité de leader religieux du propriétaire présumé de ces biens a naturellement amplifié les réactions et les questionnements.
« Si ces véhicules avaient été filmés dans un autre domicile, peut-être que l’émoi n’aurait pas été à la mesure de ce qui a été constaté », a-t-il expliqué.
Toutefois, le magistrat a tenu à rappeler que la procédure engagée ne constitue pas une condamnation. L’objectif, selon lui, est simplement de permettre aux personnes concernées d’apporter des explications sur l’origine des ressources ayant permis l’acquisition de tels biens.
« Nous demandons simplement à ces personnes de justifier l’origine de leurs moyens », a-t-il insisté.
Dans le cas du pasteur Wilfried Zahui, le parquet attend notamment la production de documents comptables et financiers susceptibles d’établir la provenance légale des fonds utilisés. Jean-Claude Aboya a rappelé que depuis 2024, les associations, y compris les organisations religieuses, sont soumises à l’obligation de tenir une comptabilité régulière et de rendre compte de leur gestion.
« Si c’est l’Église qui a financé ces acquisitions, alors qu’on nous apporte les preuves comptables correspondantes », a-t-il déclaré.
Le procureur a également précisé qu’à ce stade, aucune mesure de détention n’a été appliquée contre le pasteur concerné et que celui-ci dispose de toute latitude pour présenter les éléments justificatifs demandés.
« Pour l’heure, il s’agit simplement de poursuites. S’il réussit à apporter suffisamment d’éléments, alors il repartira chez lui », a-t-il ajouté.
Jean-Claude Aboya a annoncé un renforcement des contrôles concernant les acquisitions de véhicules haut de gamme. Selon lui, la Côte d’Ivoire est de plus en plus perçue comme une destination de repli pour certains véhicules volés à l’étranger, une situation qui exige une vigilance accrue des autorités.
Le parquet financier entend donc multiplier les investigations dans ce domaine, afin de détecter d’éventuelles infractions liées au blanchiment ou au recel.
Autre changement majeur annoncé par le procureur, c'est l’exploitation croissante des réseaux sociaux dans les enquêtes financières.
Alors que ces plateformes étaient autrefois peu prises en compte par les enquêteurs, elles font désormais l’objet d’une veille numérique permanente. Selon Jean-Claude Aboya, les techniques de surveillance et d’analyse se sont considérablement améliorées et produisent déjà des résultats significatifs.
« Cela va continuer », a-t-il assuré.
Interrogé sur la déclaration de patrimoine des personnalités assujetties à cette obligation, le procureur a indiqué que la mesure est aujourd’hui largement respectée.
Même s’il reconnaît l’existence de quelques cas isolés de récalcitrants, il estime que ceux-ci demeurent marginaux.
« La déclaration du patrimoine fait désormais partie de la réalité des personnes concernées », a-t-il affirmé, ajoutant que le parquet financier n’a pas connaissance, à ce jour, de personnes qui chercheraient délibérément à se soustraire à cette exigence.
Revenant sur le cadre légal applicable, Jean-Claude Aboya s’est référé à l’article 9 de la loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux.
Selon cette disposition, toute personne qui détient ou utilise un bien dont elle sait, ou aurait raisonnablement dû savoir, qu’il provient d’un crime ou d’un délit, peut être poursuivie pour blanchiment de capitaux.
Le procureur a rappelé que les sanctions prévues par la loi sont particulièrement sévères, avec des peines d’emprisonnement allant de trois à sept ans.
Enfin, Jean-Claude Aboya a tenu à corriger ce qu’il considère comme une confusion largement répandue dans l’opinion.
Contrairement à certaines informations relayées ces derniers mois, la Côte d’Ivoire ne figure pas sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI). Le pays est actuellement placé sous surveillance renforcée sur la liste grise de l’institution internationale.
Toutefois, cette situation entraîne automatiquement son inscription sur la liste noire de l’Union européenne, a précisé le procureur.
Wassimagnon
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