Cameroun : Vins et whisky frelatés, ce que la douane a découvert à Bandjoun fait froid dans le dos
Des bouteilles ramassées dans les poubelles (Ph)
Au Cameroun, des douaniers de l'Ouest ont localisé et démantelé deux unités clandestines de fabrication de vins et whisky de contrefaçon, mardi matin dans la localité de Bandjoun, chef-lieu du département du Koung-Khi, région de l'Ouest, selon une communication des Douanes camerounaises sur les réseaux sociaux.
Sur le terrain, les agents des douanes ont découvert deux sites, installés dans des domiciles privés pour échapper aux contrôles. Ces usines clandestines ont été scellées après la découverte de conditions de production jugées douteuses et insalubres. Les propriétaires, absents au moment de la descente, ont été informés par leur personnel resté sur place apprend-on.
Dans les deux usines, les enquêteurs ont dénombré des stocks très importants de bouteilles, certaines déjà estampillées de fausses vignettes fiscales destinées à tromper la vigilance des consommateurs, d'autres encore vides et en attente de conditionnement. Une commission intersectorielle a été mise sur pied par l'autorité administrative pour statuer sur les suites à donner à cette affaire.
Bouteilles ramassées dans les poubelles
Ce qui frappe le plus dans cette découverte, au-delà de la fraude économique, c'est le processus de fabrication lui-même. Des bouteilles usagées, ramassées à même les poubelles et les décharges publiques environnantes, étaient récupérées puis lavées de façon sommaire avant d'être remplies de mélanges d'alcool, de colorants et d'arômes. Un procédé artisanal, réalisé dans une insalubrité totale, qui expose directement les consommateurs à de graves risques sanitaires.
Les produits issus de ce type de circuit ne subissent aucun contrôle de qualité, aucune traçabilité, aucune garantie sanitaire. Consommer ces boissons frelatées expose la population à de multiples dangers : intoxications alimentaires, troubles digestifs sévères, atteintes hépatiques et rénales, voire des cas mortels dans les situations les plus graves. Le pays a d'ailleurs déjà payé un lourd tribut par le passé : en 2016, au moins vingt-et-une personnes étaient mortes à l'Est du pays après avoir consommé de l'alcool artisanal frelaté connu localement sous le nom d'« Odontol ». Ces alcools de fabrication clandestine contiennent parfois du méthanol ou d'autres substances toxiques utilisées pour accélérer la fermentation ou masquer le goût, avec des conséquences potentiellement irréversibles sur la santé de ceux qui les ingèrent, sans qu'ils en aient conscience.
Chômage et vie chère
Si ce commerce continue de prospérer malgré les saisies répétées, c'est en grande partie parce qu'il répond à une demande née de la précarité économique. Le chômage massif, en particulier chez les jeunes, pousse un nombre croissant de personnes vers des activités illicites mais lucratives, sans considération pour les dommages causés à la santé publique. Parallèlement, la cherté de la vie fragilise le pouvoir d'achat des ménages camerounais, qui peinent déjà à couvrir leurs besoins essentiels.
Dans ce contexte, consommer un vin ou un whisky de qualité authentique reste un luxe hors de portée pour la majorité des Camerounais. Les prix pratiqués par les distributeurs officiels et les importateurs agréés sont largement supérieurs aux revenus moyens, faisant de ces boissons un plaisir réservé à une minorité de privilégiés. Pour le commun des « gagne-petit », s'offrir une bouteille de marque authentique relève de l'exception, pas de la norme. C'est précisément ce fossé entre l'offre légale, chère, et la demande populaire, contrainte, que les réseaux de contrefaçon exploitent sans scrupule, en proposant des imitations à bas prix qui séduisent une clientèle en quête d'accessibilité, au péril de sa santé.
Mauvaise gouvernance en toile de fond
Cette prolifération des usines clandestines partout au pays interroge également sur l'efficacité et la sincérité de la lutte menée contre ce fléau. De nombreux observateurs pointent du doigt l'implication, directe ou indirecte, d'agents de l'État corrompus dans la survie de ces réseaux : complaisance de certains contrôleurs, fermeture des yeux contre rétribution, voire complicité active dans la circulation de fausses vignettes fiscales pourtant censées n'être délivrées que sur présentation de documents en règle par le Ministère des Finances. Comment expliquer autrement que des filières entières parviennent à s'approvisionner en vignettes officielles sans emprunter le circuit légal ?
Cette question de la gouvernance n'est pas nouvelle. Dès 2014, un arrêté conjoint des ministères du Commerce, des Mines et de l'Industrie, ainsi que de la Santé publique, avait rendu obligatoire l'application de normes sur les boissons spiritueuses, dans le but explicite de protéger la santé des populations. Plus de sept ans après, le phénomène persiste et semble même s'être industrialisé, ce qui interroge sur la volonté réelle des pouvoirs publics à faire appliquer durablement les sanctions prévues contre les contrevenants, au-delà des opérations ponctuelles et médiatisées.
Phénomène généralisé
Le cas de Bandjoun n'est malheureusement pas un fait isolé. La région de l'Ouest et le reste du pays sont régulièrement le théâtre de découvertes similaires : Dans le Sud-Ouest, à Mudeka, la douane camerounaise avait annoncé la saisie d'un important stock de bouteilles et cartons vides destinés à la production de faux whiskies. À Douala, métropole économique, la Brigade nationale des contrôles et de la répression des fraudes avait mené une opération ayant permis la saisie de cartons de vin de la marque « Château Barreyres » d'origine douteuse, ne provenant pas du distributeur officiel détenteur de l'exclusivité de la marque au Cameroun. Un trafiquant s'apprêtant à livrer de faux whiskies Chivas et Jack Daniels, munis de fausses vignettes, avait également été interpellé lors de cette même opération. À Yaoundé, quartier Elig-Edzoa, une perquisition avait conduit à la découverte d'une unité clandestine tenue par un couple, avec un stock de vin et champagnes frelatés, un fût d'éthanol et de fausses vignettes CEMAC reproduisant des marques comme Guinness, Moët, St-James ou Black Label.
Toujours à Yaoundé, une autre unité clandestine, spécialisée à la fois dans les produits cosmétiques et le whisky frelaté, avait été démantelée par la gendarmerie au quartier Ntaba, avec la saisie de glycérine, de diluants, de colorants et de faux parfums utilisés dans la composition des boissons.
Selon la Chambre de Commerce, d'Industrie, des Mines et de l'Artisanat du Cameroun, la contrebande, la contrefaçon et les activités commerciales illégales font perdre au pays plusieurs centaines de milliards de francs CFA chaque année, une saignée qui touche à la fois les finances publiques, les entreprises légalement installées et, plus gravement encore, la santé des consommateurs.
Vigilance
Face à l'ampleur du phénomène, les autorités invitent régulièrement les consommateurs à davantage de vigilance : vérifier l'authenticité des vignettes fiscales, se méfier des prix anormalement bas, privilégier les points de vente reconnus. Mais tant que le chômage, la précarité et le fossé des prix entre boissons authentiques et contrefaites perdureront, et tant que des complicités internes ne seront pas véritablement combattues, ces usines clandestines continueront probablement à repousser comme une hydre, une tête coupée en remplaçant une autre.
L'opération de Bandjoun, aussi symbolique soit-elle, rappelle surtout l'urgence d'une réponse structurelle : lutte réelle contre la corruption au sein des administrations concernées, sanctions dissuasives et appliquées avec constance, mais aussi politiques économiques capables de s'attaquer aux racines du problème, à savoir le chômage et la cherté de la vie qui poussent une partie de la population vers ces circuits dangereux, et une autre à s'en approvisionner faute de mieux.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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