Cameroun : Quand la vie chère pousse la viande de chien et de chat dans les assiettes
Le Kg de bœuf inabordable, le porc hors de prix. Le poulet de plus en plus couteux. Dans les quartiers populaires de Yaoundé, Douala, Bafoussam, Bertoua et de plusieurs autres villes du Cameroun, la viande de chien et de chat gagne du terrain comme constaté par KOACI. Entre précarité, traditions et interdits, enquête sur un phénomène qui divise.
« 3500 le Kg de bœuf, 1000 le chien, le choix est vite fait »
Au marché de Mokolo, 16h ce lundi. Les marmites posées à même le sol fument. Dans l’une d’elles, des morceaux de viande nagent dans un bouillon rougeâtre. « C’est le chien à la papaye. Spécialité de la maison », lance Pauline, 42 ans, vendeuse. Assise sur un tabouret, elle porte un pagne bleu usé noué à la taille et un tee-shirt jaune délavé par-dessus. Un foulard noué sur la tête la protège de la chaleur. Ses mains vont et viennent entre la marmite et les bols en plastique des clients.
« Avant je faisais le porc. Mais le kg est passé de 2200 à 3000 en un an. Les clients ne suivent plus. Avec le chien, je vends la portion entre 1000 et 1500 et tout part avant 20h », explique-t-elle.
Le constat est le même chez Serge, 35 ans, père de 3 enfants un habitué de Pauline. Il est vêtu d’un short jeans et débardeur blanc, des tongs en plastique aux pieds. Il essuie la sueur de son front avec un chiffon qu’il garde sur l’épaule. « Le poulet du quartier c’est 3500 ou 4000 maintenant. Impossible. Mon voisin élève des chiens. Un petit me fait deux semaines. On n’a pas le choix ».
Conséquence directe, « les chiens errants ont disparu dans beaucoup de quartiers », confirme Maman Agnès, 58 ans, habitante d’Odza, commerçante a Mokolo. Vêtue d’un grand boubou fleuri et d’un chapelet au poignet, elle vend des arachides grillées non loin de là. « Même les chats. Avant ils traînaient partout. Maintenant si tu en vois un, il a un propriétaire », ajoute-t-elle.
De la marmite au mystique : « Ça chasse le poison »
Au-delà du prix, les croyances alimentent la demande. Dans une gargote à Mokolo, Jean-Bosco, 50 ans, dit en consommer chaque dimanche pour son « traitement ». Chemise en coton à carreaux, pantalon de ville noir et chaussures en cuir fatiguées, il a l’allure d’un ancien fonctionnaire. Il sirote son bouillon, le petit doigt levé.
« Mon grand-père m’a dit : le chien chasse les mauvais esprits. Quand tu te sens attaqué, tu prends le bouillon bien pimenté. Ça nettoie le sang. C’est un antipoison aussi ».
Certains sont passés à l’étape supérieure. Éric, 29 ans, à Mendong, a dit avoir construit trois enclos derrière sa maison. Chemise bleue, en pantalon de survêtement gris et bottes en caoutchouc maculées de boue il avoue, « J’élève 8 chiens. Uniquement pour la consommation. Je vends aux voisins, je garde pour ma famille. C’est comme élever le porc, mais ça coûte moins cher à nourrir ».
Les autorités serrent la vis
La pratique se heurte pourtant à un mur légal. En novembre 2022, le sous-préfet d’Ayos a pris un arrêté. Interdiction totale d’abattage, de commercialisation ou de consommation des chiens et chats domestiques. Amende prévue de 500 000 à 5 millions FCFA, selon des indiscrétions, la raison de cette décision, son chien avait été volé, abattu et consommé sur la place du marché.
« On a trop de plaintes pour vol de chiens », avait justifié une source administrative à la sous-préfecture d'Ayos. « Et il y a la rage. 90% des abattages se font dans la rue, sans contrôle. C’est un problème de santé publique ».
Mais sur le terrain, l’arrêté est difficile à appliquer. « Les gens se cachent, c’est tout », souffle Pauline en réajustant son foulard. « La police passe, on ferme la marmite 10 minutes et on rouvre ».
Vide qui entretient le flou
À l’échelle nationale, rien n’interdit formellement de manger du chien ou du chat. Des textes du ministère de la faune protègent les espèces sauvages, pas les animaux domestiques. Résultat : chaque sous-préfet fait comme à Ayos, ou ferme les yeux.
Pour le Dr. Nana, vétérinaire à Yaoundé, l’urgence est ailleurs. Blouse blanche sur une chemise bleue, stéthoscope autour du cou, il reçoit dans son domicile de Biyem-Assi, « Qu’on autorise ou qu’on interdise, il faut encadrer. Aujourd’hui on a des abattages sauvages, des risques de transmission de la rage, de parasites. Si ça doit se faire, que ce soit en abattoir, avec inspection ».
Le Cameroun n’ pas une association de protection d’animaux domestiques et de compagnie pour dénoncer « une cruauté banalisée » et le vol d’animaux de compagnie. Le chien est le meilleur ami de l’homme, pas son repas c’est mondialement connu.
Entre inflation alimentaire, croyances anciennes et absence de loi claire, la viande de chien et de chat a trouvé sa place dans les marchés camerounais. Les arrêtés locaux comme celui d’Ayos freinent sans stopper. Tant que le kg de bœuf flambera, les marmites de Pauline et d’autres continueront de fumer à la tombée de la nuit.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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