Côte d'Ivoire : Guerre de chefferie au village d'Abia-Abety, l'ancien chef conteste sa destitution, l'actuel défend sa légitimité, l'affaire devant le Conseil d'État
Le conflit qui secoue plusieurs années le village d'Abia-Abety, plus connu sous le nom de Biétry Village, à Marcory, connaît un nouveau rebondissement. Dans une longue déclaration, l'ancien chef du village, Abroh Alain Aaron Darius, affirme avoir été victime d'une « usurpation » de ses fonctions à la suite d'une affaire de faux et usage de faux. Il réclame sa réintégration, estimant que des décisions de justice lui donnent raison. En face, la chefferie actuelle rejette catégoriquement ses accusations et affirme que sa destitution a été régulièrement entérinée par les autorités administratives. La préfecture d'Abidjan, de son côté, se garde de tout commentaire sur le fond du dossier.
Abroh Alain Aaron Darius rappelle avoir été nommé chef du village d'Abia-Abety en 2016 par arrêté préfectoral signé par le préfet Sidiki Diakité.
Selon lui, il héritait alors de l'un des plus petits villages atchans du District autonome d'Abidjan, dont la superficie habitable ne dépassait plus six hectares, cimetière compris. Il explique cette réduction progressive par l'urbanisation de la Zone 4 et de ses environs.
Face à une population grandissante vivant, selon ses termes, « pratiquement les uns sur les autres », il affirme avoir fait de l'extension du village son principal projet de développement.
Dans cette optique, lui et son défunt chef adjoint, Ernest Mambou Daké, auraient rencontré Aka Kouamé Justin, directeur de JAD Invest, présenté comme spécialiste du dragage hydraulique et collaborateur du groupe Carré d'Or.
D'après l'ancien chef, cette entreprise sollicitait une attestation de propriété villageoise concernant des terrains déjà gagnés sur la lagune, derrière Côte d'Ivoire Télécom, près du CHU de Treichville, afin de faciliter certaines démarches administratives.
En contrepartie, explique-t-il, il aurait accepté de signer les documents sans exiger de contrepartie financière, privilégiant la réalisation du projet d'extension du village.
Il reconnaît toutefois ne pas avoir consulté préalablement l'ensemble de la chefferie, une décision qui lui aurait été reprochée avant que l'incident ne soit, selon lui, rapidement clos.
Toujours selon Abroh Alain Aaron Darius, les travaux d'extension du village ont été officiellement lancés en 2019, en présence des populations et avec les bénédictions du doyen du village, Seri Gnamba Benjamin, gardien des us et coutumes.
Le projet, initialement prévu sur douze hectares, aurait progressivement atteint près de vingt hectares avant d'être suspendu à la demande du ministère de l'Environnement.
L'ancien chef affirme avoir immédiatement demandé à l'opérateur chargé du dragage de se conformer à cette décision gouvernementale, dans l'attente d'une éventuelle autorisation de reprise.
Selon son récit, la disparition brutale de son chef adjoint, Ernest Mambou Daké, le 9 novembre 2022, marque le véritable début des tensions.
Il explique qu'une partie de la chefferie a alors exigé la création immédiate d'un comité de gestion en remplacement du poste de chef adjoint.
Bien qu'il n'y soit pas opposé sur le principe, il dit avoir demandé que cette décision intervienne après les obsèques de son collaborateur. Cette proposition aurait été rejetée.
Le comité de gestion aurait alors été installé sous la présidence de Mobio Abokon Samuel.
L'ancien chef affirme que deux mois seulement après sa mise en place, ce comité aurait vendu frauduleusement près d'un demi-hectare des terres issues du dragage à un opérateur économique libanais, Jihad Al Moussaoui.
Il raconte avoir découvert cette opération lorsqu'un document portant sa prétendue signature est arrivé entre les mains du directeur de JAD Invest.
À ses yeux, il ne faisait aucun doute que sa signature, son cachet et même son identité avaient été falsifiés.
Abroh Alain Aaron Darius soutient avoir immédiatement convoqué les personnes concernées devant la chefferie.
Il affirme que celles-ci ont reconnu les faits et lui auraient demandé de ne pas rendre l'affaire publique lors d'une assemblée générale du village.
Selon lui, la veille de cette réunion, les personnes mises en cause auraient officiellement contesté son autorité et annoncé sa destitution devant les populations.
Il évoque également une campagne de discrédit menée contre sa personne sur les réseaux sociaux.
Estimant être victime d'une usurpation de fonctions, Abroh Alain Aaron Darius indique avoir saisi successivement la préfecture de police d'Abidjan puis la Brigade de recherches du Plateau.
Il affirme que les personnes poursuivies ont reconnu les faits devant les enquêteurs.
Selon lui, elles auraient toutefois bénéficié d'interventions leur permettant d'éviter une détention prolongée.
L'ancien chef soutient également avoir alerté le préfet d'Abidjan sur ce qu'il considère comme un traitement inéquitable du dossier.
Il accuse notamment le Secrétaire général 1 de la préfecture d'avoir progressivement apporté son soutien aux dissidents alors même, dit-il, que ceux-ci reconnaissaient les faits qui leur étaient reprochés.
Il affirme avoir adressé plusieurs courriers au préfet afin de dénoncer cette situation.
Selon Abroh Alain Aaron Darius, alors que la procédure judiciaire suivait son cours, le Secrétaire général 1 de la préfecture aurait signé un arrêté nommant Mobio Abokon Samuel à la tête du village.
L'ancien chef estime que cette décision est intervenue alors que l'intéressé faisait déjà l'objet de poursuites judiciaires.
Abroh Alain Aaron Darius affirme que le Tribunal de première instance d'Abidjan a condamné, le 29 décembre 2023, plusieurs personnes poursuivies dans cette affaire à deux ans d'emprisonnement ferme pour faux et usage de faux.
Il précise que cette décision aurait été confirmée le 5 juillet 2024 par itératif défaut, avant d'être consolidée, selon lui, par un certificat de non-appel délivré le 5 novembre 2024.
S'appuyant sur ces décisions judiciaires, il indique avoir officiellement saisi le ministère de l'Intérieur, la préfecture d'Abidjan, la mairie de Marcory ainsi que la Chambre des chefs atchans afin d'obtenir sa réintégration. Il affirme également que le Conseil d'État est désormais saisi du volet administratif du litige.
« Ce que je souhaite, c'est que celui qui a été reconnu coupable de faux et usage de faux soit écarté et que je retrouve mes fonctions de chef du village d'Abia-Abety », déclare-t-il.
La Préfecture d'Abidjan reste prudente
Sollicité sur les accusations formulées à son encontre, Dosso Sindou, Secrétaire général 1 de la préfecture d'Abidjan, a refusé de commenter le fond du dossier.
« Je ne me prononce pas sur ces questions de façon téléphonique. Comme c'est lui qui l'a dit, c'est son droit de parler. Je suis une autorité administrative. Je ne me répands pas dans les journaux. S'il estime avoir été démis de ses fonctions et qu'il existe des voies de recours, il est libre de les emprunter. C'est tout ce que je peux dire. »
La chefferie actuelle conteste totalement cette version
Du côté de la chefferie actuelle, les accusations sont fermement rejetées.
Joint par téléphone, Seri Gnamba Robert, secrétaire général de la chefferie, affirme que l'ancien chef a été régulièrement déchu de ses fonctions en 2023 et que cette décision a été validée par un arrêté préfectoral.
Selon lui, un nouveau chef, Mobio Abokon Samuel, a été légalement installé en 2024 et dirige aujourd'hui le village.
Il estime que l'ancien chef refuse simplement d'accepter cette décision. Il soutient également qu'Abroh Alain Aaron Darius n'assumait pas personnellement la gestion quotidienne du village, laissant l'essentiel des responsabilités à son défunt chef adjoint, bien plus connu, selon lui, des opérateurs économiques.
Interrogée une nouvelle fois, la chefferie a finalement transmis une réponse écrite dans laquelle elle décline toute nouvelle intervention publique.
« La chefferie Tchagba est désolée de devoir décliner votre invitation. Elle est actuellement préoccupée par le développement du village d'Abia-Abety qu'elle a l'honneur et le devoir de diriger avec, à sa tête, le chef Mobio Abokon Samuel, nommé par arrêté préfectoral n°59/PA/SG/D1 du 2 octobre 2023. L'affaire étant pendante devant le Conseil d'État, notre conseil juridique nous a demandé de ne faire aucune déclaration publique. Nous nous en tenons à cette réserve. »
La chefferie ajoute qu'Abroh Alain Aaron Darius ne fait plus partie de la communauté villageoise et invite les personnes souhaitant davantage d'informations à se référer aux procédures judiciaires en cours.
Une affaire toujours pendante
Au-delà des déclarations parfois virulentes des protagonistes, le différend oppose aujourd'hui deux lectures d'un même dossier.
D'un côté, l'ancien chef estime que les condamnations pénales prononcées pour faux et usage de faux remettent en cause la légitimité de son successeur et justifient son retour à la tête du village.
De l'autre, la chefferie actuelle considère que la question de la succession a été définitivement réglée par les autorités administratives à travers les arrêtés préfectoraux ayant entériné la destitution de l'ancien chef puis la nomination de son successeur.
Le Conseil d'État, saisi selon les différentes parties, devra notamment se prononcer sur le volet administratif de cette affaire, tandis que les décisions de justice déjà rendues continuent d'alimenter un conflit qui divise profondément le village d'Abia-Abety.
Wassimagnon
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