Côte d'Ivoire : Crises ivoiriennes, la COVICI annonce 14 500 familles toujours sans réparation et dénonce un processus « bloqué » depuis 2021
La Confédération des organisations de victimes des crises ivoiriennes (COVICI) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur la situation des victimes des différentes crises sociopolitiques et militaires qu’a connues la Côte d’Ivoire.
Lors d'un point de presse tenu, ce lundi 24 août 2026 à son siège de Cocody II Plateaux Agban, l’organisation par la voix de Ahoua Dagnogo, secrétaire d'administration de la COVICI a dénoncé le « blocage quasi total » du processus de réparation depuis 2021 et appelé les autorités à relancer d’urgence le dispositif d’indemnisation.
Présidée par Toé Seydou, la COVICI estime que près de dix ans après la remise du rapport de la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (CONARIV), le bilan de la réparation demeure particulièrement faible. L’organisation avance un taux global d’exécution d’environ 5 %, laissant des milliers de victimes et d’ayants droit dans l’attente d’une prise en charge.
Au cœur des préoccupations de la COVICI figure la situation des ayants droit des personnes décédées lors des crises. Selon les chiffres communiqués par l’organisation, 19 018 familles étaient éligibles à une indemnisation de 1 million de FCFA, mais seules 4 442 familles ont effectivement été prises en charge.
Autrement dit, plus de 14 500 familles restent toujours en attente, alors que le processus de réparation a été engagé depuis plusieurs années. Le taux de prise en charge dans cette catégorie n’atteint que 23,4 %.
La situation apparaît encore plus préoccupante dans les autres catégories de victimes. Sur 26 783 blessés graves éligibles à une prise en charge médicale, seulement 1 905 auraient bénéficié de soins, soit 7,1 %.
Pour les victimes de violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG), les chiffres communiqués font état de 2 969 cas éligibles, contre seulement 150 personnes prises en charge, soit 5,1 %.
Quant au financement des activités génératrices de revenus et à l’insertion économique, le bilan est encore plus faible. En effet, sur plusieurs milliers de victimes susceptibles de bénéficier de ces mesures, seules 126 personnes auraient été prises en charge, soit un taux inférieur à 1 %.
Un processus qui s’enlise depuis 2021
Pour la COVICI, ces chiffres illustrent les difficultés persistantes du processus de réparation, dont la mise en œuvre est, selon elle, quasiment à l’arrêt depuis 2021.
L’organisation rappelle que le rapport final de la CONARIV, remis au Président de la République le 19 avril 2016, avait recensé 316 954 demandes de réparation validées sur 874 056 dossiers étudiés. Cela représentait déjà un taux de rejet de 64 %.
Parmi les dossiers validés, 84,78 % concernaient la destruction de biens, 8,45 % les blessures graves, 6 % les meurtres et disparitions et 0,77 % les violences sexuelles et basées sur le genre.
Une première phase dite de compassion, menée entre août 2015 et octobre 2017, avait permis à 4 500 victimes, soit 3 500 familles de personnes décédées et 1 000 blessés, de recevoir un appui financier d’un million de FCFA.
La grande phase de réparation, lancée en octobre 2017, devait ensuite permettre une prise en charge médicale, scolaire et économique des victimes, ainsi que la réalisation de réparations communautaires. Mais près d’une décennie plus tard, la COVICI estime que l’essentiel des engagements reste à concrétiser.
« La réparation n’est pas une faveur »
Pour les responsables de la confédération, l’indemnisation des victimes ne doit pas être considérée comme une simple mesure d’assistance sociale ou comme une faveur accordée par l’administration.
La COVICI invoque notamment les principes de justice transitionnelle et les engagements internationaux de la Côte d’Ivoire pour défendre le caractère fondamental du droit à réparation. Elle estime que la réconciliation nationale ne peut être durable si les victimes demeurent sans réponse concrète à leurs préjudices.
L’organisation insiste également sur la nécessité de distinguer les réparations symboliques des réparations matérielles. Elle salue notamment l’érection de stèles en mémoire des victimes, mais estime que ces initiatives mémorielles ne peuvent se substituer aux indemnisations individuelles, à la prise en charge médicale des blessés graves ou encore aux mesures de réinsertion économique.
Dans sa démarche, la COVICI affirme avoir privilégié le dialogue institutionnel. Elle indique avoir adressé, le 6 juillet 2026, une demande d’audience à la ministre de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la Pauvreté, Myss Belmonde Dogo, afin d’échanger sur la situation du processus de réparation.
L’organisation demande notamment la mise en place d’un cadre permanent de concertation réunissant le ministère, le PNCS, le CNDH, la COVICI et les autres associations de victimes.
Elle réclame également la publication d’une liste consolidée des bénéficiaires et l’ouverture d’une procédure de contentieux permettant aux personnes dont les dossiers n’ont pas été validés de contester cette décision. La COVICI fait état de 557 102 dossiers non validés et demande que chaque victime soit individuellement informée de la suite donnée à son dossier.
Une loi spécifique pour les victimes
Au-delà de la reprise des indemnisations, la COVICI plaide pour l’adoption d’un cadre légal spécifique définissant le statut des victimes des crises ivoiriennes et fixant clairement les modalités de réparation.
Selon l’organisation, un avant-projet de loi aurait déjà été validé lors d’un atelier tenu en décembre 2014 à Abidjan. Elle souhaite que ce texte soit repris par le Gouvernement puis soumis au Parlement.
La confédération propose en outre l’instauration d’une pension viagère équivalant au SMIG au bénéfice des veuves, des orphelins et des personnes rendues invalides du fait des crises.
Pour étayer sa demande, elle cite notamment les expériences du Pérou, de la Colombie, de la Tunisie et de la République démocratique du Congo, qui disposent de cadres législatifs spécifiques en matière de réparation des victimes.
Face à cette situation, la COVICI formule six grandes recommandations. Elle demande d’abord la reprise urgente du dialogue avec les autorités et la création d’un mécanisme permanent de concertation. Elle réclame ensuite l’adoption d’une loi sur le statut des victimes, l’ouverture d’un contentieux transparent pour les dossiers rejetés et la gratuité des actes administratifs et médicaux pour les familles concernées.
L’organisation souhaite également la généralisation de la prise en charge scolaire des enfants et orphelins de victimes, l’extension des réparations communautaires et la poursuite des programmes d’insertion économique.
Enfin, elle demande que les organisations de victimes bénéficient d’une meilleure protection, notamment à la suite du cambriolage de son siège de Cocody, survenu dans la nuit du 22 au 23 novembre 2025.
Wassimagnon
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