Cameroun : Dix ans de rentrées scolaires sous tension, ce que la crise anglophone a coûté à l'école
Le 7 septembre marque, comme chaque année depuis une décennie, une échéance redoutée dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun. Derrière l'annonce protocolaire d'une rentrée scolaire se joue, dans ces deux régions, un pari répété : celui de savoir si les classes rouvriront réellement, ou si elles resteront, une fois de plus, l'otage d'un conflit qui n'a jamais vraiment cessé depuis 2016.
Alerte
International Crisis Group vient de formuler, dans son suivi mensuel des conflits publié le 2 septembre, une mise en garde qui a valeur de rituel amer : la recrudescence des violences observée en août dans les régions anglophones pourrait, selon l'organisation, compromettre la réouverture des écoles. L'alerte s'appuie sur des faits précis survenus le mois dernier -un enlèvement d'une vingtaine de civils, une embuscade contre un convoi militaire sur l'axe Buea-Muyuka le 8 août, puis des affrontements près de Buea une semaine plus tard.
Pris séparément, ces incidents pourraient sembler circonscrits à la sphère sécuritaire. Mais leur récurrence, année après année, à la même période, révèle une mécanique bien identifiée : la rentrée scolaire est devenue, depuis le début de la crise sociopolitique de 2016, un moment de cristallisation du rapport de force entre séparatistes et État camerounais. L'école, dans ce contexte, n'est pas un dommage collatéral du conflit - elle en est devenue un terrain d'affrontement à part entière.
Enjeu de pouvoir
Ce basculement remonte aux origines mêmes de la crise anglophone. Ce qui a commencé fin 2016 comme un mouvement de protestation d'enseignants et d'avocats anglophones contre la marginalisation de leur système éducatif et judiciaire s'est progressivement transformé en confrontation armée. Paradoxalement, le secteur qui avait donné naissance à la contestation est devenu l'une de ses principales victimes : les mots d'ordre de boycott scolaire, portés par certains groupes séparatistes qui voient dans l'école un symbole de l'autorité de l'État qu'ils rejettent, ont fait de chaque rentrée un moment de rapport de forces.
Les chiffres publiés par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires en disent long sur la persistance de cette logique : plus de 88 attaques visant l'éducation ont été recensées entre janvier et juin 2026 dans les deux régions. Un chiffre qui, ramené à l'échelle d'un seul semestre, illustre à quel point l'école continue, dix ans après le début de la crise, d'être une cible récurrente plutôt qu'un dommage accidentel.
Génération dans l'incertitude
Ce qui frappe, au-delà des statistiques d'attaques, c'est leur effet cumulatif sur une génération entière d'élèves. Des enfants entrés en école primaire au moment du déclenchement de la crise, en 2016, achèvent aujourd'hui leur scolarité secondaire — ou en auraient dû, si les fermetures répétées d'établissements, les déplacements forcés de populations et les restrictions de mouvement ne les en avaient pas privés à plusieurs reprises. Une décennie de rentrées scolaires perturbées ne se traduit pas seulement par des jours de classe perdus : elle façonne des trajectoires éducatives entières, avec un risque de déscolarisation durable pour les élèves les plus exposés.
L'embuscade du 8 août sur l'axe Buea-Muyuka ou l'enlèvement de civils documenté par ICG ne sont donc pas de simples faits divers sécuritaires : ils s'inscrivent dans un environnement où les points de contrôle illégaux, les prises d'otages et les restrictions de circulation continuent de compliquer, concrètement, l'accès des enfants à leurs établissements — quand ces derniers sont encore ouverts.
Face à ces risques, la réponse de l'État reste centrée sur le volet sécuritaire : renforcement des dispositifs de protection, coordination entre forces de défense et autorités administratives, intensification des opérations en amont de la rentrée. Cette approche, si elle vise à garantir un minimum de conditions pour la réouverture des classes, ne s'attaque cependant pas aux causes profondes qui ont fait de l'école anglophone un enjeu politique depuis dix ans.
Tant que le système éducatif restera perçu par une partie des acteurs du conflit comme un symbole à combattre plutôt qu'un service à préserver, chaque rentrée de septembre continuera de se jouer, comme celle-ci, sous la menace d'une nouvelle interruption.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
Infos à la une
Communiqués
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
