Afrique : Guerre au Soudan, Riyad aurait sollicité des combattants pour le Yémen, l'Afrique s'inquiète
Alors que l’Arabie saoudite chercherait à obtenir un renfort militaire soudanais pour faire face aux rebelles houthis au Yémen, le refus prêté à l’armée soudanaise et à ses alliés soulève une question majeure : jusqu’où les puissances régionales peuvent-elles mobiliser les forces issues de conflits africains pour servir leurs propres intérêts stratégiques ? Entre rivalités géopolitiques, alliances controversées et fragilisation des institutions, le risque d'une internationalisation accrue des guerres inquiète.
La guerre au Soudan pourrait-elle devenir une nouvelle réserve de combattants pour les conflits du Moyen-Orient ? C’est l’une des préoccupations soulevées par des informations faisant état d’une démarche de l’Arabie saoudite auprès du commandement de l’armée soudanaise. Selon des sources soudanaises, Riyad aurait sollicité l’envoi d’unités militaires et de formations armées alliées au Yémen afin de participer aux opérations contre les rebelles houthis.
La demande aurait toutefois essuyé un refus de l’armée soudanaise et des formations islamistes qui lui sont proches. Une position qui, au-delà des relations entre Khartoum et Riyad, met en lumière les risques liés à la circulation des combattants entre différents théâtres de guerre.
Dans un continent confronté à des crises sécuritaires persistantes, cette perspective soulève des interrogations fondamentales. Alors que le Soudan est plongé dans une guerre dévastatrice depuis avril 2023, l’éventualité de voir ses forces engagées sur un autre front pourrait compromettre davantage les perspectives de stabilisation du pays.
Cette démarche présumée intervient dans un contexte de tensions sécuritaires persistantes entre l’Arabie saoudite et les Houthis, dont les attaques ont affecté des infrastructures et les intérêts stratégiques du royaume.
Face aux menaces liées aux missiles et aux drones, Riyad chercherait à renforcer ses capacités de réponse. Mais le recours à des unités terrestres étrangères pose une question stratégique : quelle efficacité de telles forces pourraient-elles avoir face à un adversaire qui privilégie des moyens de combat à distance et des attaques asymétriques ?
Au-delà de la disponibilité des combattants, leur déploiement nécessiterait des capacités logistiques, un dispositif de commandement coordonné et une connaissance approfondie du terrain. Autant de conditions qui rendent une éventuelle intervention plus complexe qu'un simple transfert de troupes.
Le précédent syrien renforce les interrogations. En septembre dernier, le média Turkey Today avait rapporté, sur la base de sources syriennes, que Damas aurait également rejeté une sollicitation saoudienne visant à constituer une force destinée au Yémen. Les autorités syriennes auraient alors privilégié la réorganisation de leurs propres forces et refusé de s'engager dans un nouveau conflit.
Cette information, reprise par plusieurs médias se référant à la même publication, suggère que la recherche de renforts extérieurs pourrait s'inscrire dans une stratégie plus large de mobilisation de partenaires régionaux. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, d'établir l'existence d'une stratégie militaire commune.
L'hypothèse d'une participation de formations soudanaises présente une difficulté supplémentaire : les relations que certaines d'entre elles entretiendraient avec des acteurs extérieurs aux intérêts parfois opposés à ceux de Riyad.
Le cas de la brigade Al-Baraa Ibn Malik est particulièrement sensible. Le Trésor américain a affirmé que cette formation avait bénéficié d'armes et d'entraînements fournis par le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien. Washington a également accusé certains de ses membres d'implication dans des arrestations arbitraires, des actes de torture et des exécutions sommaires.
Ces accusations mettent en évidence la complexité des réseaux d'influence qui traversent le conflit soudanais. Elles soulèvent notamment la question des loyautés, du contrôle opérationnel et du partage des renseignements dans l'hypothèse où des combattants liés à différents partenaires extérieurs seraient mobilisés au sein d'une même opération.
Le paradoxe est frappant : des formations auxquelles sont attribués des liens militaires avec l'Iran pourraient potentiellement être sollicitées pour combattre les Houthis, eux-mêmes soutenus par Téhéran.
Une telle configuration ne signifie pas nécessairement que ces groupes partagent une chaîne de commandement ou des objectifs communs. Elle illustre néanmoins les contradictions auxquelles peuvent conduire les alliances militaires nouées dans des contextes de guerre.
Au-delà du dossier soudanais, les relations entre l'Arabie saoudite, l'Iran et la Turquie constituent un autre facteur de complexité. Ces trois puissances disposent de leviers diplomatiques, économiques et sécuritaires susceptibles d'influencer les équilibres dans plusieurs zones de crise, notamment au Moyen-Orient et en Afrique.
Toutefois, leurs responsabilités ne sauraient être considérées comme équivalentes. L'analyse de leur rôle respectif nécessite de distinguer les relations diplomatiques légitimes, les partenariats économiques et les formes de soutien militaire ou financier susceptibles d'alimenter les affrontements.
La multiplication des interventions extérieures ne garantit pas nécessairement la stabilité. Lorsque les acteurs locaux deviennent dépendants des ressources, des financements et des appuis militaires étrangers, les perspectives de règlement politique peuvent s'éloigner.
Le danger réside alors dans la transformation des conflits locaux en espaces de confrontation indirecte entre puissances régionales, au détriment des populations et des institutions nationales.
Le risque de transformer les combattants africains en forces expéditionnaires
Pour le Soudan, les conséquences d'un éventuel déploiement à l'étranger seraient particulièrement préoccupantes. Dans un pays où l'autorité de l'État est déjà profondément fragilisée par la guerre, le transfert de combattants vers un autre théâtre d'opérations pourrait offrir à certains chefs militaires et responsables de formations armées de nouvelles sources de financement et d'influence.
Une telle évolution risquerait également de compliquer leur intégration future dans une armée nationale unifiée et leur soumission à une autorité civile. Le problème est d'autant plus sensible lorsque les formations concernées disposent de structures de commandement autonomes ou sont accusées de violations des droits humains. Leur mobilisation dans des opérations extérieures pourrait renforcer leur capacité de négociation et consolider des rapports de force échappant au contrôle des institutions étatiques.
Au-delà du Soudan, cette situation pose une question plus large pour l'Afrique : comment empêcher que les crises nationales deviennent des viviers de recrutement pour des guerres étrangères ?
Les conflits prolongés produisent des combattants expérimentés, des réseaux armés et des économies de guerre qui peuvent facilement dépasser les frontières. Sans mécanismes de démobilisation, de réintégration et de contrôle des flux financiers et militaires, ces dynamiques risquent d'entretenir un cycle de violence difficile à interrompre.
Pour les pays africains, la priorité devrait rester la restauration des institutions, la protection des populations et la reconstruction des économies dévastées par les conflits.
L'Union africaine et les organisations régionales ont, à cet égard, un rôle essentiel à jouer. La prévention des conflits, le contrôle des partenariats militaires, la transparence des soutiens extérieurs et la responsabilisation des acteurs armés doivent constituer des priorités.
Il ne s'agit pas de rejeter toute coopération sécuritaire avec les partenaires internationaux, mais de veiller à ce qu'elle contribue effectivement à la stabilité des États et ne serve pas à prolonger les affrontements.
L'enjeu est également de garantir que les forces armées nationales demeurent placées sous une autorité institutionnelle légitime, plutôt que de devenir des instruments au service d'agendas géopolitiques extérieurs.
Le refus soudanais rapporté, s'il est confirmé, pourrait ainsi être interprété comme un signal de prudence face aux conséquences d'un nouvel engagement militaire. Mais il ne règle pas la question de fond : celle de la capacité des États africains à empêcher l'internationalisation de leurs conflits.
Car un continent déjà éprouvé par les déplacements massifs de populations, l'effondrement des services publics et les crises humanitaires ne peut se permettre de voir ses combattants passer d'un champ de bataille à un autre.
L'Afrique a besoin de partenaires qui contribuent à fermer ses fronts, à reconstruire ses institutions et à consolider la paix. Elle n'a pas besoin de devenir un réservoir de forces armées mobilisables au gré des rivalités géopolitiques.
Infos à la une
Communiqués
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
