Cameroun : Le fisc camerounais peut-il vraiment taxer ce qu'il ne peut pas mesurer ?
Mardi, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a annoncé le lancement de l'exécution du budget de l'État pour l'année 2026. Parmi les nouvelles, une mesure suscite une grande surprise dans le monde numérique camerounais. « Les créateurs de contenu seront désormais soumis à l'impôt », a déclaré Louis Paul Motaze. « Cela dépendra des revenus publicitaires générés et du nombre d'abonnés », a-t-il précisé.
Confusion
En mêlant dans la même phrase « revenus générés » et « nombre d'abonnés », l'État camerounais mélange deux réalités complètement différentes. Les revenus publicitaires sont vérifiables, traçables et imposables. En revanche, le nombre d'abonnés n'est qu'un indicateur de visibilité, sans lien direct avec les flux financiers. Concrètement, un créateur camerounais peut avoir 50 000 abonnés sur YouTube sans gagner un centime si sa chaîne n'est pas monétisée, si son contenu n'attire pas d'annonceurs, ou si les vues proviennent de régions où la valeur publicitaire est faible. À l'inverse, un influenceur avec seulement 5 000 abonnés très engagés peut générer des revenus significatifs grâce à des partenariats de marque.
Comment l'administration fiscale fera-t-elle la distinction entre ces deux profils ? Plus troublant encore : le ministre évoque la taxation des « créateurs de contenus et autres utilisateurs des réseaux sociaux ». Où s'arrête le créateur et où commence l'utilisateur ordinaire ? Un enseignant qui partage des cours sur sa page Facebook avec 10 000 abonnés devient-il imposable ? Un pasteur dont les prêches sont suivis par 20 000 fidèles sur YouTube entre-t-il dans cette catégorie ? L'absence de critères clairs transforme cette mesure en une menace fiscale qui plane au-dessus de milliers de Camerounais.
Données réelles
L'administration fiscale camerounaise n'a pas accès aux données de monétisation des plateformes internationales. YouTube, TikTok, Instagram ou Facebook ne partagent pas spontanément ces informations.
Le Cameroun devrait envisager de signer des accords bilatéraux avec ces géants américains ou chinois, mais ce n'est pas une mince affaire. Ce processus diplomatique et juridique peut s'étendre sur des années. En attendant, sur quelle base l'État va-t-il imposer ? Sur des déclarations volontaires ? Dans un contexte où la culture fiscale numérique est presque inexistante, l'évasion fiscale risque d'être massive. Pire encore, comment vérifier le nombre réel d'abonnés ? Les faux abonnés, achetés en masse sur des sites spécialisés, sont monnaie courante. Un créateur pourrait très bien avoir 100 000 abonnés fictifs sans générer le moindre revenu.
Taxation aveugle ?
L'État camerounais va-t-il vraiment taxer des fantômes numériques ? Pour rendre cette taxation opérationnelle, il faudrait mettre en place une toute nouvelle infrastructure administrative. Qui va recenser les créateurs ? Comment vont-ils s'inscrire ? Quelle direction des impôts sera en charge ? Est-ce qu'il faudra créer un fichier national des influenceurs ?
Les questions techniques s'accumulent : un créateur devra-t-il déclarer ses abonnés chaque mois, chaque trimestre ou chaque année ? Que se passe-t-il s'il perd des abonnés ? Aura-t-il droit à un remboursement fiscal ? Et pour ceux qui sont présents sur plusieurs plateformes comme YouTube, TikTok, Instagram et Facebook, faudra-t-il additionner tous les abonnés ou les traiter séparément ? Il y a un vrai risque de créer un labyrinthe administratif où de jeunes créateurs, souvent sans formation comptable et sans moyens de se payer un fiscaliste, se retrouveront paralysés par la complexité des procédures.
Au Cameroun, où obtenir un simple numéro de contribuable peut prendre des semaines, cette bureaucratie supplémentaire pourrait tout simplement étouffer l'activité dans l'œuf. Sans distinction claire entre les créateurs professionnels qui monétisent leur contenu et les utilisateurs occasionnels ayant une audience, cette mesure risque de frapper à l'aveugle. Un journaliste citoyen qui couvre l'actualité de son quartier, un artiste... tous pourraient se retrouver dans le viseur du fisc simplement parce qu'ils ont dépassé un certain nombre d'abonnés.
La situation devient kafkaïenne quand on réalise que la plupart des créateurs camerounais ne tirent en réalité pas d’énormes revenus de leur activité en ligne. D'après les chiffres de YouTube, seulement 10 à 15 % des créateurs africains atteignent le seuil de monétisation de 1 000 abonnés et 4 000 heures de visionnage par an.
Les autres produisent du contenu par passion, pour sensibiliser ou éduquer, sans jamais voir un centime. Les taxer, c'est un peu comme imposer un hobby. Le Cameroun n'est pas le premier pays africain à vouloir taxer l'économie numérique. Le Nigeria, la Côte d'Ivoire et le Kenya ont déjà emprunté cette voie, avec des résultats variés qui auraient dû servir d'avertissement. Pendant que le Cameroun envisage de taxer le nombre d'abonnés, le Rwanda investit dans la formation de créateurs numériques à travers son programme "Digital Ambassadors", voyant l'économie créative comme un levier de développement à encourager, plutôt qu'à ponctionner prématurément.
Réforme possible
Le ministre Motaze a raison sur un point : l'économie numérique camerounaise ne peut pas rester une zone de non-droit fiscal indéfiniment. Mais transformer cette volonté en action nécessite une approche réfléchie.
Au lieu de taxer la visibilité, le Cameroun pourrait s'inspirer des modèles nigérian et kenyan en négociant directement avec les grandes plateformes internationales. Une taxe sur les services numériques (DST) prélevée auprès de YouTube, Meta, TikTok et d'autres serait non seulement plus simple à collecter, mais aussi plus rentable sur le plan économique.
Pour les créateurs individuels qui sont vraiment professionnalisés et monétisés, il serait essentiel d'avoir un régime fiscal simplifié avec des seuils clairs : pas d'imposition en dessous d'un revenu annuel minimum, ce qui impliquerait une déclaration simplifiée chaque année et un taux forfaitaire modéré. Mais surtout, avant de penser à taxer, ne faudrait-il pas d'abord structurer ? Il est nécessaire de créer un cadre légal pour l'entrepreneuriat numérique, de faciliter l'accès aux paiements en ligne (qui reste un défi au Cameroun) et de former les créateurs aux bonnes pratiques fiscales. Taxer un secteur émergent avant de l'avoir consolidé, c'est risquer de le détruire avant qu'il n'atteigne sa pleine maturité. La question reste ouverte : l'État camerounais cherche-t-il à réguler intelligemment l'économie numérique, ou veut-il simplement établir une nouvelle ligne budgétaire sans se donner les moyens techniques de la rendre juste et applicable.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-oucameroun@koaci.com
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