Cameroun : Eneo devient Socadel, Biya confie l'entreprise publique la plus endettée à un ancien ministre de 71 ans
Antoine Ntsimi, 71 ans, PCA Socadel (Ph)
Par une série de décrets présidentiels signés le 4 mai 2026, Paul Biya a officiellement mis fin à l'ère Eneo. La société privatisée depuis le début des années 2000 disparaît du registre pour laisser place à la Socadel -Société Camerounaise d'Électricité -, désormais constituée en entreprise à capital public. L'État reprend ainsi le contrôle total d'un secteur stratégique longtemps marqué par les coupures à répétition et le mécontentement populaire. Réélu pour un 8e mandat en octobre 2025 sous le signe de l'Union sacrée, en plaçant la jeunesse et les femmes au cœur de ses priorités, Biya choisit pourtant de confier cette institution névralgique à l'un de ses vieux camarades : Antoine Ntsimi, 71 ans, ancien ministre, nommé Président du Conseil d'Administration.
Nationalisation, mais dans la continuité
La Socadel hérite de la structure d'Eneo : son siège social reste à Douala, confirmant la métropole économique comme centre névralgique des opérations. Son personnel sera composé d'anciens employés d'Eneo et de fonctionnaires, une formule hybride censée allier expertise technique et rigueur administrative. Le Conseil d'Administration, nommé par décret, aura pour mission immédiate de stabiliser les finances de la nouvelle entité et de définir un plan d'investissement pour moderniser un réseau vieillissant.
Mais c'est la nomination d'Antoine Ntsimi à la présidence de ce conseil qui retient l'attention — et soulève des questions.
« Chicago Boy » de retour aux affaires
Antoine Ntsimi est une figure incontournable de la technocratie camerounaise. Né le 31 mars 1955, surnommé dans sa jeunesse « Chicago Boy » en raison de son long séjour aux États-Unis et de sa formation à la Chicago Business School, il a bâti sa réputation sur une maîtrise solide des questions économiques et financières les plus complexes du continent.
Son parcours parle de lui-même. Ministre de l'Économie et des Finances du Cameroun de 1990 à 1995, c'est lui qui annonce publiquement, au nom des quatorze États de la zone franc, la dévaluation du franc CFA le 12 janvier 1994 à Dakar — l'une des décisions les plus douloureuses de l'histoire économique africaine, imposée sous la pression conjointe de la France et du FMI. Il y fait preuve d'un sang-froid remarquable. En mai 2007, il accède à la plus haute fonction exécutive de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (Cemac), dont il devient Président de la Commission — non sans ironie, certains le surnommeront alors « le président des présidents ».
Profil solide avec des zones d'ombre
Sa nomination n'est pas anodine. Des sources proches des milieux financiers avancent que son retour aux affaires répond à une logique précise : doter le gouvernement d'un expert financier de confiance, rompu aux relations avec la Banque mondiale et le FMI, pour renégocier et gérer une dette extérieure estimée à 15 000 milliards de FCFA — celle-là même que traîne l'entreprise publique qu'il est appelé à présider.
Sur le papier, son profil est donc cohérent avec les enjeux. Mais l'homme traîne aussi une réputation de personnalité clivante. Son passage à la CEMAC avait été marqué par des tensions notoires avec plusieurs chefs d'État de la sous-région, qui lui reprochaient publiquement une gestion nonchalante et une arrogance peu compatible avec l'esprit collégial d'une institution communautaire. Des accusations qu'il a toujours contestées.
71 ans et la lumière à garantir
La vraie question n'est pas biographique. Elle est politique et opérationnelle : dans un pays où 28 millions de Camerounais attendent depuis trop longtemps que l'électricité soit au rendez-vous, la présidence d'un CA n'est pas un titre honorifique. C'est une responsabilité concrète, morale, quotidienne.
En confiant ce rôle à un homme de 71 ans, issu de la même génération de caciques qui a façonné — et souvent pesé sur — les décennies passées, Paul Biya envoie un signal ambigu. Celui d'un président qui, malgré ses déclarations sur le renouveau et la jeunesse, continue de faire tourner la machine avec les mêmes rouages. La nationalisation d'Eneo pouvait être l'occasion d'un vrai coup de frais. Elle risque, avec cette nomination, de n'être qu'un changement d'enseigne.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
Infos à la une
Communiqués
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
Côte d'Ivoire
