Cameroun : Quelles leçons retenir des révélations d'un ancien chef du renseignement présidentiel ?
Dans un texte qui lui est attribué, le capitaine Effoudou dit assumer toutes ses déclarations.
Alors que le Président Paul Biya est absent des radars officiels depuis 51 jours, le capitaine Kenneth Romuald Effoudou Awussi a choisi le 24 juillet 2026 pour briser 3 ans de silence. Dans "Masterclass" de Morgan Palmer, l’ex-chef du bureau de renseignement à l’état-major particulier de la présidence a lâché des accusations qui dépassent le simple fait divers.
Au-delà du choc, que nous disent réellement ces révélations ?
L’omerta a des limites, le pouvoir vacille
Effoudou n’est pas un lanceur d’alerte ordinaire. Radié le 13 mars 2024, recherché pour "désertion en temps de paix", il a occupé l’un des postes les plus sensibles de l’État : accès direct aux notes, écoutes et rapports classés "très secret".
Sa sortie montre 2 choses :
Le secret d’État n’est plus étanche. Quand un officier ayant servi au cœur du dispositif présidentiel choisit l’exil et la parole publique, c’est le signe que les canaux internes de régulation sont bloqués ou dangereux.
Le timing n’est pas anodin. Il parle au moment où le chef de l’État disparaît de la scène pendant près de 2 mois. Dans les systèmes très centralisés, le vide au sommet libère les langues et accélère les positionnements.
Guerre ouverte
Le fil rouge des déclarations d’Effoudou n’est pas seulement Martinez Zogo. C’est la Direction générale des renseignements extérieurs (DGRE/ contre espionnage camerounais).
Il accuse Ferdinand Ngoh Ngoh, (ministre d'État et Secrétaire général de la Présidence de la République/numéro 2 de la présidence un des hommes les plus puissants du régime) d’avoir "asphyxié" budgétairement la DGRE depuis 2019 pour régler des comptes à Maxime Eko Eko, et de vouloir "prendre le contrôle total exclusif" des services.
Ngoh Ngoh aurait agi par vengeance pour avoir été auditionné par la Dgre dans le cadre d'enquêtes sur la gestion de la CAN notamment.
Le capitaine Effoudou cite aussi le vice-amiral Joseph Fouda (déjà cité dans certaines affaires), Rémy Ze Meka, et parle d’un "escadron de la mort" à la gendarmerie.
Bataille pour la succession
Au Cameroun comme ailleurs, la vraie bataille pour la succession ne se joue pas d’abord dans les partis politiques. Elle se joue dans les services. Qui contrôle le renseignement, la gendarmerie et l’armée contrôle l’après. Les accusations de "coup d’État avec l’appui d’un légionnaire" et de "système criminel organisé" donnent la mesure de la fébrilité.
Affaire Martinez Zogo, révélateur du système
En désignant nommément le SGPR comme "commanditaire" et en avançant 3 mobiles - affaire personnelle, contrôle de la DGRE,- destruction d’un plan du clan adverse financé par Amougou Belinga -, Effoudou élargit le champ des suspects. Mais les magistrats militaires vont-ils le suivre lorsqu'on sait que le juge Sikati qui avait ordonné la libération d'Amougou Belinga avait été affecté ailleurs.
Il ajoute même que "le président Biya le sait" et Effoudou dénonce une volonté au tribunal militaire de "tourner en rond pour brouiller les pistes".
L’assassinat du journaliste Martinez Zogo n’est plus seulement traité comme un crime de droit commun. Il est désormais présenté par un homme clé du dispositif sécuritaire comme l’aboutissement d’une guerre de clans. Que les faits soient prouvés ou non, cette lecture s’installe déjà dans l’opinion et fragilise durablement la crédibilité des institutions.
Réseaux sociaux et Exil
Le pouvoir de Yaoundé est dépassé par les réseaux sociaux et l’exil. Et, de plus en plus de camerounais prennent le chemin de l'exil. La parole y est libre. Les camerounais peuvent désormais s'y exprimer en toute liberté.
Fait notable : aucune des personnalités citées n’a réagi publiquement.
Seule la CNECC a publié un communiqué de "profonde consternation" et menace de poursuites. Mais au sein de l'opinion l'on estime qu'il s'agit d'un appel de balle à l'endroit de ceux qui gouvernent.
Pendant ce temps, les accusations circulent en boucle dans les médias et réseaux sociaux notamment sur WhatsApp, Meta et TikTok depuis l’Europe.
Le régime Biya ne contrôle plus le récit
Un officier en exil, avec quelques minutes de vidéo, peut imposer l’agenda national plus vite que 10 communiqués officiels. Le silence institutionnel, dans un contexte de 51 jours sans apparition du Président de la République, est interprété comme un aveu ou une impuissance.
Les déclarations d’Effoudou doivent être vérifiées et confrontées à l’enquête judiciaire en cours au tribunal militaire. Le principe de présomption d’innocence s’applique.
Mais au-delà du juridique, elles posent 3 questions de fond que le Cameroun ne pourra plus esquiver :
La gouvernance du renseignement, comment un pays gère-t-il la rivalité entre ses propres services ?
La transition politique, que se passe-t-il réellement quand l’absence du chef de l’État se prolonge ?
La vérité judiciaire, le procès Martinez Zogo sera-t-il celui de la justice, ou celui des rapports de force ?
Dans un pays où la stabilité repose sur des équilibres invisibles, la parole d’un ex-chef du renseignement, même contestée, a le pouvoir de fissurer le mur. Et c’est peut-être ça, la plus grande leçon.
-Armand Ougock, correspondant permanent de koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de koaci au WhatsApp 237 691154277 ou cameroun@koaci.com
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