Cameroun : École primaire publique, la gratuité décrétée par Paul Biya depuis 25 ans, toujours pas réalité
Chaque rentrée, le même rituel : l'école est dite "gratuite". Dans les faits, les parents sortent la calculette.
Ce lundi, plus de 8,5 millions d'élèves camerounais reprennent le chemin de l'école pour la rentrée 2026-2027. Et derrière chacun d'eux, une famille qui a dû, une fois de plus, réunir une somme que personne -pas même l'administration -n'est vraiment capable de justifier.
Ce que dit vraiment la loi
Sur le papier, la règle semble limpide. Le décret n°2001/041 du président Paul Biya, qui organise les établissements scolaires publics, est on ne peut plus clair dans son article 47 : les élèves des écoles primaires publiques sont exemptés des contributions annuelles exigibles.
Sauf que ce même texte contient sa propre contradiction. Son article 46 mentionne explicitement les contributions "volontaires" des APEE (Association des Parents d'Élèves et d’Enseignants) parmi les ressources dont peuvent bénéficier les établissements.
Volontaires sur le papier. Obligatoires dans les faits : réclamées à chaque famille, sous peine de blocage pur et simple de l'inscription.
Ce que ça coûte, vraiment
Sur le terrain, plusieurs directeurs d'école résument la situation en une phrase : l'inscription est gratuite, mais l'APEE est payante.
Et l'APEE, ce n'est pas un détail. Son montant varie fortement d'un établissement à l'autre, sans aucune fourchette officielle contraignante. Les témoignages parlent d'eux-mêmes :
« Chaque année ça ne fait que grimper. Mon père avait payé ma pension à 3 000 FCFA une année au primaire. Aujourd'hui, je paie pour mon fils 21 900 FCFA au cours moyen 1, pourtant c'est gratuit» Adonis Tongue un parent d'élève.
« L'APEE, c'est 25 000 FCFA. Sans compter les autres frais. » Tabetsing un autre parent d'élève
D'autres parents détaillent la facture complète d'une inscription : un dossier à 8 000 FCFA par enfant, une demande timbrée du proviseur à 1 500 FCFA, puis les frais d'APEE à 7 500 FCFA — soit un total qui peut avoisiner 32 500 FCFA, rien que pour inscrire un enfant à l'école "gratuite".
Plusieurs parents se souviennent d'une époque, pas si lointaine, où l'école se payait "tranquillement" à 7 000 FCFA, avec une contribution APEE de 1 500 à 2 000 FCFA. Or c'est peu après l'annonce présidentielle de la gratuité que les frais d'APEE auraient, selon eux, commencé leur ascension — jusqu'aux 25 000 FCFA aujourd'hui couramment cités.
"Clean School"
Parmi les postes de dépense de l'APEE figure une ligne baptisée "Clean School", dont le montant peut atteindre plusieurs millions de francs CFA selon la taille de l'établissement.
En contrepartie ? Quelques savons, des rouleaux de papier toilette, des paquets de serviettes hygiéniques distribués aux élèves, présentés comme des mesures d'hygiène scolaire.
L'écart entre la somme collectée et les produits distribués interroge de nombreux parents, qui peinent à identifier où va concrètement cet argent.
« L'éducation est gratuite, l'école se paie »
Interrogé sur cette contradiction, le ministère des Enseignements secondaires botte en touche. Sa réponse tient en une distinction : l'éducation, gratuite par principe — et l'école, qui nécessite du matériel pour fonctionner et se paie donc de fait.
Une nuance qui peine à convaincre des parents confrontés, chaque année, à une facture qui ne cesse d'augmenter, sans explication publique et sans lien apparent avec le principe de gratuité affiché.
Soupçon
Au-delà des frais d'APEE eux-mêmes, certains témoignages évoquent des pratiques suspectées de corruption dans l'accès à des établissements réputés.
Un parent affirme que sa fille, pourtant admise au Certificat d'Études Primaires et au concours d'entrée en sixième, satisfaite de son entretien dans un lycée de Yaoundé, n'a finalement pas été retenue :
« Un parent nous a dit que c'est parce que nous ne sommes pas sortis avec 50 mille de corruption. Voilà, nous sommes en train de chercher l'argent pour le collège. » — un parent d'élève, sous couvert d'anonymat
Cette accusation précise n'a pas pu être vérifiée- elle repose sur la parole rapportée d'un tiers. Elle démontre néanmoins un climat de défiance déjà nourri par l'opacité perçue autour des frais d'APEE. Certains parents vont jusqu'à évoquer, sans preuve établie, une forme de mafia organisée au bénéfice de directeurs d'école et de proviseurs.
Que ce soupçon soit fondé ou non dans chaque cas précis, son existence même devrait alarmer une administration soucieuse de la confiance des citoyens envers son école publique.
Le problème n'est pas de payer. C'est de payer sans savoir quoi, ni pourquoi.
Personne ne conteste qu'une école ait besoin de moyens pour fonctionner. Craies, bancs, entretien des locaux : tout cela a un coût, et un texte de loi ne le fait pas disparaître par magie.
Le vrai problème, c'est l'opacité totale. Une contribution qui triple d'un établissement à l'autre, qui grimpe chaque année sans explication publique, et dont une partie s'évapore dans des rubriques aussi vagues que généreusement dotées — ce n'est plus une contribution "volontaire". C'est une taxe informelle, prélevée sans base légale claire et sans le moindre compte à rendre.
Ce qu'on demande, ce n'est pas la fin de l'APEE
Personne ne réclame la suppression de l'APEE. Son rôle peut être légitime, à condition d'être encadré.
Ce qu'on demande, c'est ce que tout contribuable est en droit d'exiger : Un montant plafonné et harmonisé au niveau national ; une utilisation des fonds rendue publique, établissement par établissement ; un contrôle réel — pas un slogan de plus.
Ces questions ont toute leur place à l'Assemblée nationale, lors des questions orales adressées aux ministres sectoriels en charge de l'éducation de base et des enseignements secondaires. Elles méritent des réponses précises, chiffrées, vérifiables — pas une nouvelle formule creuse sur une gratuité qui, dans les faits, se paie.
Et pendant ce temps...
Ce lundi, comme tous les précédents, des millions de parents franchiront le portail de l'école avec, dans la poche, bien plus que de la simple fierté.
Reste une question simple, mais qui mérite d'être posée haut et fort : l'APEE est-elle encore une contribution volontaire, ou est-elle devenue, dans les faits, une contribution obligatoire déguisée ?
Nous continuerons de suivre ce dossier - et d'interroger les responsables concernés - jusqu'à ce que la gratuité annoncée cesse d'être un slogan de rentrée pour devenir une réalité vérifiable.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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