Cameroun : Visite du Pape Léon XIV, grâce divine ou caution politique au régime de Yaoundé ?
C'est maintenant officiel ! Sa Sainteté le Pape Léon XIV se rendra en visite apostolique au Cameroun du 15 au 18 avril 2026. Cette annonce, confirmée par un communiqué de la Nonciature Apostolique et relayée par Samuel Mvondo Ayolo, le directeur du Cabinet Civil de la présidence de la République, a immédiatement suscité un mélange d'enthousiasme religieux et de questions politiques parmi le public camerounais.
Selon la Nonciature Apostolique, cette visite fait partie d'une tournée plus large en Afrique pour le Souverain Pontife, qui se déroulera du 13 au 23 avril 2026 et inclura également des pays comme l'Algérie, l'Angola et la Guinée Équatoriale. Pour le Cameroun, les étapes choisies sont les archidiocèses de Yaoundé, Bamenda et Douala — trois villes qui, bien que très différentes sur le plan sociopolitique, partagent des crises profondes similaires
Quatrième visite papale sur le sol camerounais
Avec l'arrivée de Léon XIV, le Cameroun se prépare à accueillir un pape pour la quatrième fois de son histoire. Jean-Paul II a ouvert la voie en 1985, revenant en 1995, suivi par Benoît XVI en 2009. Ces visites ont toujours été des moments de grande ferveur populaire, rassemblant des millions de fidèles à travers le pays.
Léon XIV, le premier pape américain de l'histoire de l'Église catholique, s'inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs tout en apportant une vision renouvelée de l'Église universelle, attentive aux défis du continent africain.
L'Afrique est l'un des foyers les plus dynamiques du catholicisme, et le Cameroun, avec une communauté catholique représentant environ 36% de sa population, soit près de 10 millions de fidèles sur un total d'environ 28 millions d'habitants, en est un pilier essentiel.
Un pays en souffrance
Pourtant, derrière les préparatifs et l'excitation des foules, le Cameroun que le Pape s'apprête à visiter est un pays profondément blessé. La crise anglophone, qui ravage les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis presque dix ans, reste sans solution. À Bamenda, l'une des étapes prévues du voyage, la situation sécuritaire est toujours instable, avec des affrontements entre les forces gouvernementales et les groupes séparatistes ayant entraîné des milliers de morts et des centaines de milliers de personnes déplacées. Au-delà de cette crise, c'est tout le tissu social camerounais qui est en morceaux.
La mauvaise gouvernance chronique, les coupures d'électricité fréquentes, le manque d'eau potable dans de nombreux quartiers, les accidents de la route devenus presque quotidiens, une jeunesse désœuvrée et sans avenir, ainsi que la montée des crimes passionnels et des féminicides : voilà le quotidien des Camerounais, loin des fastes des réceptions officielles. Le pays est dirigé depuis 1982 par Paul Biya, âgé de 93 ans, dont le règne interminable est perçu par une grande partie de la population comme la principale cause d'un immobilisme institutionnel pesant. Dans ce contexte, l'invitation faite au Pape par le chef de l'État soulève des questions légitimes.
Visite apostolique ou une caution politique ?
La question se pose avec acuité : cette visite pontificale servira-t-elle d'abord les intérêts spirituels du peuple, ou risque-t-elle de devenir une opération de légitimation d'un pouvoir largement contesté ?
L'histoire récente du continent africain a montré que les visites papales peuvent être instrumentalisées par des régimes autoritaires soucieux de redorer leur blason sur la scène internationale. Le cas le plus saisissant est sans doute celui de Robert Mugabe, dictateur du Zimbabwe. Catholique pratiquant, Mugabe a parfaitement su exploiter ses liens avec le Saint-Siège à des fins de légitimation politique. Il a su jouer de ses liens au Vatican, bravant même son interdiction de séjour en Europe pour rendre visite au Pape, qui l'accueillit en invité de marque. Interdit de séjour dans l'Union européenne depuis 2002, Mugabe s'est rendu à plusieurs reprises au Vatican, faisant la connaissance de trois papes successifs. Le mécanisme était toujours le même : en atterrissant à l'aéroport de Rome avec pour destination finale le Vatican -État non-membre de l'UE- les autorités italiennes ne pouvaient légalement lui refuser un visa de transit.
Félix Houphouët-Boigny avait financé de sa propre poche la construction d'une réplique de la basilique Saint-Pierre de Rome à Yamoussoukro, avant d'en faire cadeau au pape. Ce geste avait pour objectif évident d'attirer une visite papale et d'en recueillir les bénéfices politiques sur la scène internationale.
Accueillir le chef de l'Église catholique romaine, c'est profiter d'une visibilité mondiale et d'une aura morale que personne d'autre ne peut offrir. Pour le régime de Yaoundé, dont l'image est ternie par les rapports répétés d'organisations de défense des droits humains, c'est une occasion en or. Le Pape Léon XIV osera-t-il, comme Jean-Paul II qui n'hésitait pas à interpeller directement les dirigeants sur leurs responsabilités, dénoncer les injustices que subit le peuple camerounais ? Sera-t-il vocal sur la crise anglophone, sur les prisonniers politiques, ou sur l'état désastreux des services publics ? Ou choisira-t-il de se limiter à un message de paix générique, soigneusement encadré par la diplomatie vaticane, permettant ainsi au régime de tirer profit de sa visite ?
Bamenda, choix symbolique fort
Parmi les trois villes retenues, c'est sans doute l'étape de Bamenda qui revêt la portée symbolique la plus forte. Capitale de la région du Nord-Ouest et épicentre de la crise anglophone, Bamenda est une ville profondément catholique mais aussi profondément blessée. Y poser le pied, c'est reconnaître l'existence d'une crise que le gouvernement camerounais s'évertue souvent à minimiser sur la scène internationale.
De nombreux camerounais se demandent également si le président Paul Biya accompagnera son illustre hôte lors de ce déplacement dans les grandes métropoles du pays. Sa présence à Bamenda et à Douala aux côtés du Pape constituerait un signal politique fort — mais aussi un risque calculé dans des villes où sa popularité est au plus bas.
Clergé camerounais divisé
La visite du Pape intervient dans un moment de profondes divisions au sein du clergé camerounais lui-même. Des tensions entre certains évêques proches du pouvoir et d'autres plus critiques vis-à-vis du régime ont régulièrement émaillé la vie de l'Église locale. La Conférence Épiscopale Nationale du Cameroun (CENC) a, par le passé, publié des lettres pastorales courageuses dénonçant la corruption et les violences. Mais ces prises de position restent insuffisantes aux yeux de nombreux fidèles.
Des évêques à la parole libre
Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala, à l'approche de l'élection présidentielle d’ octobre 2025, avait publié une lettre pastorale de seize pages dans laquelle il dressait un constat accablant de la situation du pays, évoquant « une société secouée par de multiples maux qui affligent toutes les strates sociales » et attribuant le malaise généralisé à des « actes antiévangéliques » profondément enracinés dans la gestion du pays. L’archevêque semblait suggérer aux Camerounais de se mobiliser pour un changement de gouvernance, déclarant que « choisir un président de la République est un devoir civique qui incombe à chacun d'entre nous et qui façonnera l'avenir de notre pays ».
La réaction du régime ne s'est pas fait attendre. Le professeur Owona Nguini, allié du président, a accusé l'archevêque de se mêler de politique : « L'évêque s'est éloigné de sa mission sacerdotale pour s'adonner à la politique partisane», avait-il-déclaré.
Mgr Yaouda Hourgo, évêque de Yagoua (Extrême-nord), dans une vidéo devenue virale, a appelé à une alternance politique lors de son homélie du Nouvel An 2025. « On a déjà souffert, on ne va pas souffrir plus que ça, le pire ne viendra pas, même le diable qu'il prenne d'abord le pouvoir et on verra après », avait-t-il lancé depuis sa chaire.
Dans la même veine, Emmanuel Abbo, l'évêque de Ngaoundéré s’était insurgé contre les menaces faites aux Camerounais qui osent dénoncer leurs souffrances : « La plus grande des souffrances est qu'on interdit aux Camerounais d'exprimer leurs souffrances en leur promettant que l'État est un rouleau compresseur, un mixeur qui réduira à la pâte tout Camerounais qui osera exprimer sa souffrance. »
La visite du Pape pourrait-elle être une occasion de remettre les choses en ordre, d'appeler à l'unité de l'Église locale, mais aussi de délivrer un message fort aux autorités politiques ? Léon XIV, dont le pontificat se distingue déjà par un engagement manifeste envers la justice sociale et une proximité avec les plus démunis, devra naviguer habilement entre la mission spirituelle de son voyage et les attentes politiques et humanitaires que des millions de Camerounais placent en lui. Au-delà des controverses, l'arrivée du Pape Léon XIV au Cameroun est avant tout une nouvelle qui réjouit des millions de catholiques dans le pays.
C'est un moment de grâce, de rassemblement et d'espoir pour une communauté de foi qui a plus que jamais besoin d'être soutenue dans ses convictions. Mais cet espoir va bien au-delà d'un simple rite religieux. Le peuple camerounais, toutes confessions confondues, aspire à entendre une voix libre, indépendante des manigances politiques, capable de nommer les souffrances et d'appeler au respect de la dignité humaine. Le plus petit État du monde aura-t-il le courage de dire de grandes vérités à l'un des pays d'Afrique centrale les plus en attente de changement ? La réponse se dévoilera du 15 au 18 avril. Le monde catholique - et bien au-delà - sera à l’écoute.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-oucameroun@koaci.com
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