Cameroun : Les fantômes de la paie, comment des enfants imaginaires saignent le Trésor camerounais
Chaque mois, l'État camerounais verse des allocations à des enfants qui n'ont jamais existé. Derrière ces noms inscrits dans les fichiers officiels se cache une fraude systémique que le gouvernement a décidé, depuis le 3 juin 2026, de traquer sans merci.
Imaginez ouvrir un registre administratif et découvrir que le nombre d'enfants déclarés par les fonctionnaires a bondi de 55 % en moins de deux ans. Pas 5 %. Pas 10 %. Cinquante-cinq pour cent. C'est exactement l'anomalie qui a fait tirer la sonnette d'alarme au sein du ministère des Finances à Yaoundé. Entre juin 2024 et mars 2026, le nombre d'enfants déclarés par les fonctionnaires pour bénéficier des allocations familiales est passé de 594 728 à 923 307.
En termes concrets, cela représente 328 000 bénéficiaires supplémentaires apparus comme par magie dans le fichier solde de l'État. Des enfants sur le papier. Des fantômes sur la paie.
Élément déclencheur
Paradoxalement, c'est une décision sociale louable qui a amplifié la fraude. Par décret présidentiel, le montant des allocations familiales a été relevé à 4 500 FCFA par enfant et par mois, une mesure destinée à soulager le pouvoir d'achat des agents publics.
Résultat inattendu : certains fonctionnaires peu scrupuleux y ont vu une opportunité. Plus d'enfants déclarés = plus d'argent encaissé. Et pour « créer » ces enfants, un seul outil : le faux acte de naissance.
« Quand on multiplie 4 500 FCFA par des dizaines de milliers de faux enfants, sur douze mois, on arrive très vite à des dizaines de milliards perdus », résume un informaticien en service au ministère des Finances.
Opération AALFA, la grande chasse aux fantômes
Réuni ce mercredi à Yaoundé, le Comité de pilotage de l'Opération d'Audit des Allocations Familiales du Personnel de l'État (AALFA) a officiellement ouvert ses travaux. À sa tête : le ministre des Finances Louis Paul Motaze, qui a fixé l'objectif sans détour.
« Extirper du fichier solde tous les enfants alignés frauduleusement et recouvrer les sommes indûment perçues. »
La méthode sera chirurgicale. Fini les déclarations sur l'honneur. Chaque fonctionnaire dans le viseur devra produire des documents béton : actes de naissance authentifiés, certificats de vie collectifs, preuves de scolarité. Le tout croisé avec les bases de données numériques de l'État.
Tout agent incapable de justifier la composition réelle de sa famille verra ses allocations suspendues immédiatement, avant d'éventuelles poursuites judiciaires pour faux et usage de faux en écritures publiques — une infraction passible de lourdes peines en droit camerounais.
Défi
Au-delà de la technique, le gouvernement sait que le véritable obstacle est humain. La fabrication de faux actes de naissance ne se fait pas seul. Elle suppose des complicités internes — dans les mairies, les services d'état civil, parfois au sein même de l'administration.
Ces réseaux, rodés et bien organisés, ne disparaîtront pas au simple annonce d'un audit. L'opération AALFA devra donc conjuguer deux fronts : le contrôle administratif des dossiers, et le démantèlement des filières de falsification.
Test pour la gouvernance camerounaise
Au fond, l'AALFA est bien plus qu'une opération comptable. C'est un test de crédibilité pour l'État. Saura-t-il aller au bout, malgré les résistances ? Parviendra-t-il à récupérer les milliards envolés ?
Si elle aboutit, cette opération pourrait marquer un tournant dans la modernisation de la fonction publique camerounaise — et prouver que les fantômes, même bien installés dans les fichiers, peuvent être exorcisés.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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