Côte d'Ivoire : Présentation à Abidjan du rapport de la BM, le gouvernement ivoirien mise sur l'urbanisation pour accélérer la croissance et créer des emplois
La Banque mondiale a présenté, jeudi 29 octobre 2026, à Abidjan, son rapport phare sur l’urbanisation en Afrique subsaharienne. Réunis au Noom Hotel, au Plateau, les responsables gouvernementaux, les collectivités territoriales et les partenaires au développement ont été invités à repenser la croissance des villes africaines afin d’en faire un véritable levier de productivité, de création d’emplois et de développement économique.
Le constat dressé par l’institution financière internationale est sans équivoque : l’Afrique subsaharienne connaît une transformation urbaine d’une ampleur considérable, mais les retombées économiques de cette dynamique restent en deçà des attentes. Selon les projections présentées lors de la cérémonie, la région devrait accueillir 748 millions de citadins supplémentaires au cours des 25 prochaines années. Dans le même temps, les villes auront besoin de créer environ 15 millions d’emplois chaque année pour répondre aux attentes d’une population jeune en pleine expansion.
Présentant les principales conclusions du rapport, Michel Matera, chargé du développement urbain, de la gestion des risques de catastrophes et du foncier en Afrique de l’Ouest et du Centre à la Banque mondiale, a souligné le décalage entre la progression rapide de la population urbaine et la capacité des villes à générer des richesses. Alors que la densité urbaine peut favoriser la productivité, les échanges économiques et l’innovation, les difficultés de mobilité, la fragmentation des espaces urbains, les insuffisances de la planification et les dysfonctionnements du marché foncier limitent les bénéfices attendus.
Le rapport distingue trois espaces qui appellent des réponses adaptées : les grandes agglomérations déjà constituées, les périphéries en pleine expansion et les villes secondaires. Dans les métropoles comme Abidjan, la priorité consiste à mieux relier les quartiers résidentiels aux bassins d’emploi et à rapprocher les travailleurs des entreprises. Dans les périphéries, l’enjeu est d’anticiper l’extension des villes en préparant suffisamment tôt les terrains, les infrastructures et les équipements. Quant aux petites villes, elles doivent bénéficier d’investissements et de politiques publiques capables de soutenir leur développement et de faciliter l’accès des populations aux services essentiels.
Pour répondre à ces défis, l’institution préconise une approche associant infrastructures urbaines, réformes réglementaires et mobilisation des financements privés. Le renforcement de la gouvernance locale et des ressources propres des collectivités apparaît également déterminant. À titre d’exemple, les réformes de la fiscalité foncière engagées à Freetown, en Sierra Leone, auraient permis de plus que doubler le nombre de propriétés enregistrées et de multiplier par cinq le potentiel de recettes fiscales en deux exercices budgétaires.
La mobilité constitue un autre axe majeur des recommandations. Les investissements dans les transports collectifs doivent permettre de réduire les temps de déplacement et d'améliorer l’accès aux emplois. Le développement des réseaux de transport de grande capacité doit aussi s’accompagner d’une meilleure intégration des opérateurs informels, qui occupent une place importante dans les déplacements quotidiens des citadins africains. L’accès à des logements abordables, situés à proximité des activités économiques, figure également parmi les conditions nécessaires à une urbanisation plus productive.
La directrice de division de la Banque mondiale pour la Côte d’Ivoire, le Bénin, la Guinée et le Togo, Marie Chantal Uwanyiligira, a illustré les conséquences concrètes de ces difficultés à travers les longs trajets effectués par certains travailleurs pour rejoindre leur lieu d’activité. Évoquant le cas de son employée de maison, qui réside à Yopougon, elle a expliqué avoir été frappée par les quelque trois heures nécessaires à ses déplacements quotidiens. Une situation qui représente, selon elle, une perte de temps, un coût financier important pour les ménages et un frein à la productivité.
Pour la responsable de la Banque mondiale, l’enjeu n’est donc plus de savoir si l’Afrique va s’urbaniser, mais de déterminer comment cette évolution peut se traduire par une prospérité plus largement partagée. Elle a insisté sur la nécessité de planifier les villes avant que les mauvais choix d’aménagement ne deviennent difficiles à corriger, d’investir dans des infrastructures rapprochant les travailleurs des emplois et de créer un environnement propice à l’investissement privé.
Elle a notamment salué les projets de mobilité et d’assainissement soutenus à Abidjan, tout en évoquant les perspectives offertes par le futur système de transport rapide par autobus, le BRT. À terme, ce dispositif devrait contribuer à réduire sensiblement les temps de parcours entre Cocody et Yopougon. La responsable a également plaidé pour une complémentarité entre les investissements dans la capitale économique et le développement des villes secondaires, estimant que ces deux orientations ne doivent pas être opposées.
Le ministre de l’Urbanisme, du Logement et du Cadre de vie, Moussa Sanogo, a pour sa part replacé ces recommandations dans le contexte de la transformation économique et démographique de la Côte d’Ivoire. Depuis 2012, le pays a renoué avec une croissance soutenue, avec une progression moyenne du produit intérieur brut réel proche de 7 % par an, selon les données présentées lors de la cérémonie. Dans le même temps, la part de la population vivant en milieu urbain est passée d’environ 32 % en 1975 à près de 55 % aujourd’hui.
Cette évolution impose, selon le ministre, de renforcer les capacités de planification et d’équipement des villes. Lorsque les constructions et les lotissements progressent plus rapidement que les réseaux d’assainissement, les voies d’accès et les équipements collectifs, les pouvoirs publics sont contraints d’intervenir dans des quartiers déjà constitués. Ces opérations deviennent alors plus complexes et plus coûteuses, avec parfois des conséquences difficiles pour les populations.
Moussa Sanogo a ainsi défendu une politique d’anticipation reposant sur la planification urbaine, la sécurisation foncière, l’amélioration de l’offre de logements et le renforcement des outils de gestion du territoire. Le Schéma directeur du Grand Abidjan, celui du Grand Yamoussoukro et les plans directeurs des villes de l’intérieur s’inscrivent dans cette démarche. Le ministre a également mis en avant les efforts de modernisation de la gouvernance foncière et les opérations d’adressage, destinées à améliorer la connaissance des ménages, des entreprises et des équipements.
Au-delà des infrastructures, il a souligné que la qualité de l’urbanisation constitue un enjeu économique majeur. Des villes mieux organisées peuvent favoriser la productivité des entreprises, faciliter l’accès des travailleurs aux emplois et réduire les coûts supportés par les pouvoirs publics. À l’inverse, l’étalement urbain mal maîtrisé, la congestion et l’insuffisance des réseaux risquent d’absorber une part importante des bénéfices de la croissance.
Le maire du Plateau, Jacques Ehouo, a également salué la tenue de cette rencontre dans sa commune, qu’il a présentée comme un centre institutionnel, administratif et économique d’Abidjan. Pour lui, l’urbanisation rapide du continent doit être considérée comme une occasion de créer de nouvelles activités et d’améliorer les conditions de vie des populations, à condition que les autorités prennent les décisions nécessaires à temps.
Il a notamment insisté sur quatre priorités : le renforcement de la gouvernance et du financement local, le développement de pôles d’emploi intégrés, la construction de villes résilientes face aux risques climatiques et une meilleure connexion entre les logements, les travailleurs et les opportunités économiques. Le maire a également évoqué les initiatives portées par sa commune, dont le projet SMAP, présentées comme des moyens de rapprocher les recommandations du rapport des réalités du terrain.
Clôturant la cérémonie, le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, a salué le choix de la Côte d’Ivoire pour le lancement de ce rapport et réaffirmé la volonté du gouvernement de faire de la transformation urbaine un levier du développement national. Il a rappelé que plus de la moitié de la population ivoirienne vit désormais en ville, une évolution qui nécessite des investissements soutenus dans les infrastructures, le logement et la mobilité.
Le chef du gouvernement a cité plusieurs projets structurants, notamment la voie de contournement Y4, les ponts reliant différents secteurs d’Abidjan, le quatrième pont, le BRT et le métro. Il a également évoqué les études en cours sur la possibilité de développer des lignes de téléphérique, sous réserve de conditions techniques et économiques permettant de proposer des tarifs accessibles aux usagers.
Sur la question du logement, le Premier ministre a présenté trois orientations : la location-vente, l’autoconstruction encadrée sur des terrains aménagés et le développement de logements sociaux abordables. Ces dispositifs doivent, selon lui, être étendus progressivement aux principales villes du pays afin de répondre à la demande et de faciliter l’accès des ménages à un habitat décent.
Robert Beugré Mambé a enfin insisté sur les retombées économiques des investissements urbains. Les chantiers de construction mobilisent de nombreux corps de métiers, soutiennent les petites et moyennes entreprises et stimulent la demande en matériaux produits localement. Ils contribuent également à élargir l’assiette fiscale des collectivités et à financer les services publics. Il a ainsi plaidé pour une mobilisation accrue des ressources nationales, une meilleure capacité financière des collectivités territoriales et une participation plus importante du secteur privé.
En cohérence avec les ambitions du Plan national de développement 2026-2030, la Côte d’Ivoire entend poursuivre ses efforts pour construire des villes mieux structurées, plus accessibles et capables d’attirer les investissements. Le rapport de la Banque mondiale offre, dans cette perspective, un cadre de réflexion pour rapprocher les politiques urbaines des impératifs de croissance, d’emploi et de qualité de vie.
Au-delà du diagnostic, le principal défi reste désormais celui de la mise en œuvre. Pour les pays d’Afrique subsaharienne, la rapidité de l’urbanisation laisse une marge de manœuvre limitée : les décisions prises aujourd’hui en matière de foncier, de transport, de logement et de gouvernance détermineront en grande partie la capacité des villes à accueillir les générations futures et à leur offrir des perspectives économiques durables.
Jean Chresus, Abidjan
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