Cameroun : Marcel Niat Njifenji, symbole d'une gouvernance prédatrice
En 24 heures, Marcel Niat Njifenji, le DG de la SONEL, avait fait valider par son Ministre de tutelle (encore lui-même), le remplacement des poteaux électriques métalliques par des poteaux en bois fournis par sa société.
Bâtisseur du réseau électrique camerounais, premier président du Sénat pendant treize ans, Marcel Niat Njifenji s'est éteint le 11 avril 2026 à 91 ans. Derrière les réalisations, une affaire symptomatique d'un système où un seul homme pouvait cumuler tous les pouvoirs sans que personne ne lève la main.
Parcours en bref
Né le 26 octobre 1934 à Bangangté (région de l'Ouest), ingénieur diplômé de Supélec, Marcel Niat Njifenji a été directeur général de la Sonel de 1974 à 2001 (avec interruption entre 1984 et 1989), ministre du Plan (1990), vice-Premier ministre chargé de l'Énergie (1992), maire de Bangangté (2002–2007), puis premier président du Sénat camerounais de 2013 à mars 2026, deuxième personnalité constitutionnelle de l'État pendant treize ans. Il est décédé le 11 avril 2026 au CHU de Yaoundé des suites de maladie.
Il avait quitté le perchoir du Sénat vingt-cinq jours plus tôt. Marcel Niat Njifenji s'est éteint comme si la fonction avait été le dernier fil le retenant. Ingénieur de Supélec, il appartient à cette première génération de cadres camerounais rentrés au pays avec les outils de la modernité — et que l'État centralisé naissant allait façonner, et parfois déformer, pour plusieurs décennies.
Réalisations, empreinte énergétique durable
C'est dans l'énergie que son bilan est le plus tangible. À partir de 1974, il prend les rênes de la SONEL, société nationale d'électricité qu'il contribue lui-même à créer. Pendant près de deux décennies, il supervise la construction des centrales hydroélectriques de Song Loulou et de Lagdo, le renforcement d'Edéa, et l'électrification de plus de 2 000 localités à travers le pays. Des chantiers structurants, concrets, qui resteront son legs le plus incontestable.
L'affaire des poteaux, quand le DG écrit au ministre qui est lui-même
Mais derrière le bâtisseur se cache une autre image, que beaucoup de Camerounais n'ont pas oubliée. À l'époque où Marcel Niat Njifenji cumule la direction générale de la SONEL et le poste de vice-Premier ministre chargé de l'Énergie, il orchestre une opération dont la mécanique est aussi simple qu'imparable.
En sa qualité de directeur général de la SONEL, il adresse un courrier officiel au ministère de tutelle pour proposer l'abandon des poteaux électriques en béton au profit de poteaux en bois. Le destinataire de ce courrier ? Lui-même, en sa qualité de vice-Premier ministre. Quelques heures plus tard, la réponse ministérielle tombe, favorable et sans délai. Aucun comité consultatif, aucune étude comparative, aucun appel d'offres. Un homme qui s'approuve lui-même, en toute légalité administrative.
La commande est alors passée auprès d'une société spécialisée dans la fourniture de poteaux en bois d'eucalyptus. Cette entreprise ? Elle lui appartient. Les prix sont fixés par le fournisseur, qui est aussi le client et l'autorité de tutelle. Pour garantir l'approvisionnement, des plantations d'eucalyptus sont créées dans son village natal de Bangangté — placées sous la direction de son épouse. De l'arbre au poteau planté sur le territoire camerounais, en passant par chaque étape de validation administrative, un seul nom apparaît à tous les niveaux de la chaîne.
Le résultat sur le terrain : des poteaux en bois moins durables et plus coûteux à terme que les poteaux en béton qu'ils remplaçaient, mais une affaire familiale parfaitement intégrée, légalement inattaquable, et durablement rentable.
La chute de 1984, puis la réhabilitation
En avril 1984, la tentative de coup d'État contre Paul Biya provoque une vague d'arrestations. Niat Njifenji est incarcéré à la prison de Kondengui dans des conditions éprouvantes, au point de tenter de mettre fin à ses jours. Libéré en 1989, progressivement réhabilité, il retrouve ses fonctions à la SONEL — preuve que dans ce système, la loyauté finit toujours par payer.
Treize ans de silence au sénat
En 2013, nommé parmi les 30 sénateurs présidentiels par Paul Biya, il est élu premier président du Sénat avec 86 voix sur 100 — institution prévue par la Constitution de 1996 mais restée en sommeil pendant dix-sept ans. Il y gagne un statut constitutionnel inédit : deuxième personnage de l'État, successeur désigné du président en cas de vacance du pouvoir. Il sera reconduit à chaque renouvellement, sans opposition réelle, jusqu'en 2024.
« Je tenais à faire ce discours pour dire que je suis là», avait déclaré Marcel Niat Njifenji lors de la session d'ouverture du Sénat en juin 2025. Sa dernière apparition publique.
L'ombre portée d'un système figé
Il ne laisse ni réforme à son nom, ni rupture, ni vision articulée. Sa marque est celle de la durée et de la loyauté — les deux vertus cardinales d'un régime qui récompense la fidélité plus que l'initiative. Pour ses partisans, il aura été un pilier discret de la continuité de l'État. Pour ses détracteurs, il incarne précisément ce que le Cameroun peine à dépasser : une concentration des pouvoirs sans contre-pouvoir, des hommes maintenus aux sommets des institutions jusqu'à leur limite biologique.
Sa mort coïncide avec une double rupture symbolique. La révision constitutionnelle d'avril 2026 vient de supprimer le rôle successoral du président du Sénat, remplacé par un vice-président nommé. L'homme s'efface au moment même où la fonction qu'il incarnait perd son poids. Avec cette disparition, une page de l’histoire du Cameroun se tourne.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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