Cameroun : Pourquoi des Camerounais se réjouissent de la mort de leurs dirigeants ?
En quelques mois, le régime de Paul Biya a perdu plusieurs de ses piliers les plus emblématiques. Ayang Luc, président du Conseil économique et social. Marcel Niat Njifenji, président du Sénat. Cavaye Yeguié Djibril, président de l'Assemblée nationale. Pierre Biyitti Bi Essam, ancien ministre des Télécommunications. Les généraux Camille Nkoa Atenga et Philippe Mpay, ou encore Alexis Dipanda Mouelle, ancien premier président de la cour suprême. Une hécatombe au sommet d'un État que certains observateurs comparent déjà à un château de cartes dont on retirerait les fondations une à une.
Mais ce qui frappe davantage que les décès eux-mêmes, c'est la réaction qu'ils ont suscitée dans une partie de la population camerounaise. Sur les réseaux sociaux, dans les bars, dans les marchés, des voix se sont élevées — non pour pleurer, mais pour se réjouir. Des messages de satisfaction, parfois cyniques, parfois brutaux, ont circulé librement. Un phénomène troublant, que l'on ne peut ni ignorer ni condamner sans d'abord chercher à le comprendre.
Seul tribunal
Pourquoi la mort de certains dirigeants est-elle perçue par certains camerounais comme un jugement là où les institutions ont échoué ?
Depuis 1982, le Cameroun vit sous le même régime. Paul Biya, désormais nonagénaire, gouverne un pays où les élections sont largement perçues comme des formalités, où la justice est souvent aux ordres du pouvoir, et où l'alternance politique reste un horizon lointain. Dans ce contexte, les personnalités disparues ne représentaient pas seulement des individus : elles incarnaient, aux yeux de millions de Camerounais, un système qui les a exclus, appauvris ou réprimés pendant des décennies.
« Quand tu passes quarante ans à voir les mêmes visages confisquer les richesses du pays sans jamais rendre de comptes, tu n'as plus les mêmes émotions quand ils s'en vont », confie un jeune camerounais sous couvert d’anonymat.
Cette réflexion, aussi douloureuse soit-elle à entendre pour les familles des défunts, révèle une vérité profonde : la mort est devenue, dans l'imaginaire de nombreux Camerounais, le seul verdict possible. Là où les tribunaux n'ont pas sanctionné, là où les urnes n'ont pas changé le cours des choses, le temps biologique joue son rôle implacable.
Cette réaction n'est pas propre au Cameroun. L'histoire regorge d'exemples où la disparition d'un dirigeant autoritaire a déclenché des scènes de liesse dans la population qu'il gouvernait. La mort de Staline en 1953 a été accueillie avec un mélange de terreur et de soulagement dans des territoires entiers. La chute de Mouammar Kadhafi a provoqué des fêtes dans les rues libyennes. Plus récemment, la mort de Robert Mugabe au Zimbabwe a suscité des réactions contrastées, allant du deuil sincère à la jubilation à peine voilée.
Ces exemples montrent, que quand des décennies de domination étouffent l'expression politique normale, les émotions refoulées cherchent d'autres sorties. La mort d'un oppresseur perçu devient alors un exutoire collectif, un moment de catharsis pour des populations qui n'ont jamais eu l'espace pour exprimer leur opposition.
Les réseaux sociaux ont simplement donné une visibilité sans précédent à ce qui, autrefois, se disait à voix basse. Ce qui relevait jadis du murmure privé, du commentaire entre amis, s'affiche aujourd'hui en toutes lettres sur Facebook, WhatsApp ou X (anciennement Twitter). L'amplification numérique ne crée pas ces émotions — elle les rend simplement visibles et, parfois, les exacerbe.
Se réjouir de la mort d'un être humain est, dans l'absolu, moralement inacceptable. Les défunts étaient des pères, des maris, des grands-pères. Ils avaient une vie intérieure que leurs fonctions ne résument pas. Leur décès a plongé des familles dans le deuil.
Mais la morale individuelle se heurte ici à une réalité collective. Lorsqu'une société a été blessée, humiliée, appauvrie par un système personnifié dans des visages précis, la frontière entre l'homme et la fonction qu'il incarnait devient floue. C'est ce glissement qui explique, sans forcément le justifier, la joie que certains expriment.
La philosophe Hannah Arendt parlait de la «banalité du mal » pour décrire comment des individus ordinaires peuvent devenir des rouages de systèmes oppresseurs. On pourrait, inversement, parler de la « banalité du soulagement » : la manière dont des populations ordinaires, épuisées par des années de souffrance, réagissent de façon prévisible à la disparition de ceux qu'elles associent à leur douleur.
Crise anglophone
Il est impossible de comprendre l'intensité de ces réactions sans évoquer la crise qui dévore les régions anglophones du Cameroun depuis fin octobre 2016. Selon plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, ce conflit a fait plus de six mille morts civils, des centaines de milliers de déplacés, et des villages entiers rasés. Une tragédie qui s'est jouée, pendant des années, dans l'indifférence ou le silence complice des institutions dont ces personnalités étaient les têtes.
Pour une partie de la population — notamment anglophone, mais pas seulement —, ces hommes ne représentaient pas seulement un régime vieillissant. Ils symbolisaient la légitimation active d'une guerre contre des compatriotes. Dans ce contexte, la tristesse que la société attendrait d'eux est perçue comme une exigence indécente.
Signal politique
Au-delà du débat moral, ces réactions collectives constituent un signal politique que les dirigeants camerounais, et ceux qui aspirent à gouverner demain, auraient tort de minimiser.
Quand une population ne ressent plus de compassion naturelle face à la mort de ses dirigeants, c'est que le contrat social est rompu. Ce n'est pas une question de culture ou de civilisation : c'est le symptôme d'une rupture profonde entre l'État et les citoyens. Une rupture construite sur des décennies de gouvernance par l'exclusion, la prédation des ressources publiques et la confiscation de la parole politique.
Cette rupture ne se résoudra pas par des appels au respect des morts. Elle exige une réponse politique : l'ouverture d'un espace démocratique réel, la résolution de la crise anglophone, la lutte contre la corruption systémique, et une véritable alternance au pouvoir, l’amélioration des conditions de vie des camerounais…
La vraie question n'est pas : « Comment des Camerounais peuvent-ils se comporter ainsi ? » La vraie question est : « Qu'est-ce que des décennies de gouvernance ont fait à ce pays pour qu'une telle réaction soit possible ? »
La joie morbide qu'expriment certains Camerounais face à ces décès est le miroir d'une société fracturée. Elle n'est pas belle à voir. Elle mérite d'être questionnée moralement. Mais surtout, elle mérite d'être entendue politiquement.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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