Cameroun : Ministère des Transports, Ngallè Bibéhè peine à mettre fin au racket sur les routes camerounaises
Trois agents suspendus pour trois mois après des violences filmées en direct. Une réaction spectaculaire qui, à l'examen, ressemble davantage à un exercice de communication qu'à une véritable rupture avec les pratiques.
Une vidéo. Quelques dizaines de secondes de violence brute, diffusées en boucle sur Facebook et WhatsApp. Des agents en civil frappant un usager de la route, lui confisquant ses documents, orchestrant en plein jour une extorsion qui ne dit pas son nom. La toile camerounaise s'enflamme. Et le Ministère des Transports réagit vite, fermement, en grande pompe.
Le communiqué radio-presse signé le 15 mai 2026 par le Ministre Ngallè Bibéhè Jean Ernest Massèna tombe comme un couperet : trois suspensions de trois mois, une interdiction définitive pour le principal accusé, des mots graves sur l'éthique et la déontologie. Sur le papier, l'État semble avoir repris les commandes. Regardons de plus près.
Ce que le communiqué dit / et ce qu'il tait
Le communiqué décrit avec une précision presque chirurgicale les manquements des agents : absence d'ordre de mission, tenue civile, recrutement de civils complices, confiscation abusive de documents. Le constat est accablant. Mais cette précision même soulève une question fondamentale : si l'administration connaissait aussi bien les règles, comment a-t-elle pu ignorer aussi longtemps leur violation systématique ?
Sanctions dérisoires
Trois mois de suspension. Pour des agents qui ont battu à coups de gourdin un citoyen, mis en place un réseau d'extorsion avec des complices civils, et séquestré des véhicules. La disproportion entre la gravité des faits — qui relèvent du droit pénal commun — et la nature administrative de la sanction est abyssale. Suspendre n'est pas sanctionner : ces agents seront de retour dans trois mois.
Victimes ignorées
On y lit des noms, des matricules, des grades. Pas un mot sur l'usager frappé. Pas de mention de réparation, d'indemnisation, ni même de reconnaissance du préjudice subi. Le communiqué est entièrement tourné vers la gestion interne de l'image de l'administration, non vers la justice due aux victimes.
Poursuites judiciaires hypothétiques
Le texte évoque des poursuites judiciaires « susceptibles d'être engagées ». Cette formulation conditionnelle — remarquablement choisie — ne constitue aucun engagement. Elle offre une porte de sortie confortable. Dans le contexte camerounais, « susceptible » signifie très souvent : jamais.
Réseau de complicité
Le communiqué reconnaît que des civils sans lien avec l'État étaient intégrés dans cette opération de racket. Qui sont-ils ? Ont-ils été identifiés ? Feront-ils l'objet de poursuites ? Silence total. Leur impunité implicite révèle l'étendue des trous noirs dans ce dossier.
Financement et de la chaîne de commandement
Une équipe opère sans ordre de mission, en civil, avec des complices civils, pendant une durée indéterminée. L'argent collecté allait où ? Qui, dans la hiérarchie, était au courant ou en bénéficiait ? Le délégué départemental est sanctionné pour « violation des instructions » - formulation qui suggère une négligence, non une complicité active. Une différence de taille, soigneusement entretenue.
Le Ministre conclut par un rappel à l'ordre général sur le respect des textes. Mais aucune réforme n'est annoncée : pas de contrôle renforcé des missions de prévention, pas de système de signalement des abus, pas de mécanisme de protection des usagers, pas d'audit des délégations départementales. Ce qui a permis à ce système de prospérer reste intact.
Simplement, trois mois de suspension pour avoir battu un citoyen avec un gourdin — pendant que l'État se félicite de sa réactivité. »
Ce communiqué s'inscrit dans une logique bien connue de Ngallè Bibéhè depuis qu’il est aux commandes du ministère des Transports face aux scandales viraux : réagir vite, frapper fort en apparence, puis laisser l'affaire s'éteindre. La vitesse de la réaction — présentée comme preuve de sérieux — est en réalité ce qui permet d'éviter un débat plus profond sur les causes systémiques.
La vidéo n'a pas révélé un dysfonctionnement isolé. Elle a braqué une lumière crue sur une pratique que des milliers d'automobilistes camerounais connaissent : les barrages informels, les agents en civil, les « facilitateurs » civils, la négociation des pièces confisquées. L'incident du Nyong-et-Mfoumou n'est exceptionnel que par sa captation vidéo, pas par sa nature.
La mesure la plus spectaculaire -l'interdiction définitive faite à M. Ntouamelo Roméo de participer aux opérations de sécurité routière -mérite attention. Elle cible l'exécutant le plus visible. Elle offre un bouc émissaire identifiable. Elle permet à l'institution de se dissocier des actes tout en préservant la structure qui les a rendus possibles.
Radier un agent, l'engager pénalement, auditer les délégations impliquées, indemniser la victime : voilà ce qu'aurait signifié une réponse à la hauteur. Ce qui a été fait relève de la gestion d'image, de la gesticulation, pas de la justice.
Ce communiqué est un document de communication de crise. Il nomme des coupables, emploie un vocabulaire moral ferme, et affiche une réactivité rassurante. Mais il ne rompt avec rien. Il ne répare rien. Il ne garantit rien.
Dans un pays où la corruption routière est systémique, répondre à la violence filmée d'une équipe clandestine par trois mois de suspension administrative, c'est envoyer un message très clair — mais pas celui qu'on prétend envoyer.
Les usagers de la route au Cameroun méritent mieux qu'un communiqué. Ils méritent des agents identifiables, des missions traçables, des sanctions pénales pour les abus, et des mécanismes concrets pour signaler et faire cesser les extorsions. Jusqu'à ce que ces réformes existent sur le papier -et dans les faits- la prochaine vidéo n'est qu'une question de temps, comme nous en sommes habitués sous le management de Ngallè Bibéhè.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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