Côte d'Ivoire : Étude sur la diversité ethnoculturelle, ce que Mariatou Koné révélait déjà sur les peuples et les identités en 1998
Bien avant d’occuper les fonctions de ministre et de députée-maire de Boundiali, Mariatou Koné s’intéressait déjà aux dynamiques sociales et culturelles de la Côte d’Ivoire. En 1998, la socio-anthropologue, aujourd’hui Professeure des Universités, participait à des travaux scientifiques consacrés à la diversité ethnoculturelle du pays. Publiée en 2013 dans l’Atlas de Côte d’Ivoire, cette étude offre une photographie de la configuration socioculturelle ivoirienne à la fin des années 1990, tout en mettant en lumière les migrations, les brassages et les recompositions identitaires qui façonnent le pays.
La Côte d’Ivoire est, depuis l’époque précoloniale, une terre de rencontres entre différents peuples. Cette histoire a façonné un pays marqué par une grande diversité ethnique et culturelle.
Selon les données présentées dans l’étude consacrée aux « groupes culturels », la population ivoirienne recensée en 1998 s’élevait à 15 366 672 habitants. Les Ivoiriens représentaient alors 74 % de cette population, contre 26 % pour les populations étrangères.
Cette diversité s’organisait autour de quatre grands ensembles ethnoculturels : les Gur ou Voltaïques, les Mandé, les Akan et les Krou. Mais cette répartition, loin d’être figée, était déjà soumise à d’importants mouvements de populations et à des phénomènes de brassage.
Estimé à environ 1,4 million de personnes en 1998, le groupe gur occupait principalement le Nord et le Nord-Est de la Côte d’Ivoire.
Il regroupait trois principales composantes : les Sénoufos, les Koulangos et les Lobis, eux-mêmes subdivisés en plusieurs sous-groupes.
L’étude accorde une place particulière à l’organisation sociale sénoufo. Le grand ensemble sénoufo comprenait notamment les Sénoufos, ainsi que les Tagbanas et les Djiminis. Le poro, institution initiatique de formation intellectuelle, morale et spirituelle, constituait un élément central de l’organisation sociale.
Chez les Sénoufos, cette formation se déroulait traditionnellement dans le bois sacré, espace à forte portée sociale et spirituelle. Les Lobis disposaient également de leurs propres rites initiatiques, parmi lesquels le dyoro occupait une place importante.
L’étude souligne toutefois que ces pratiques avaient déjà dû s’adapter aux réalités de la société moderne.
Avec environ 3 millions d’individus en 1998, le groupe mandé s’étendait de l’Ouest et du Nord-Ouest jusqu’au fleuve Bandama.
Il se divisait en deux grands ensembles : les Mandés du Nord, ou Mandés-Tan, et les Mandés du Sud, ou Mandés-Fouh.
Les Mandés du Nord comprenaient notamment les Malinkés, les Dioulas, les Mahous, les Koyakas et les Gbins. Les Mandés du Sud regroupaient, entre autres, les Dans ou Yacoubas, les Touras, les Gouros ou Kwenis, les Gbans ou Gagous, ainsi que les Ouans et les Monas.
Sur le plan religieux et social, l’étude relève la prédominance de l’islam chez les Malinkés, tandis que certaines pratiques animistes subsistaient dans plusieurs villages.
Chez les Mandés du Sud, les sociétés à masques occupaient une place importante. Chez les Dans et les Touras, le masque participait notamment à l’organisation sociopolitique et à l’exercice du pouvoir.
Avec près de 4,8 millions d’habitants en 1998, le groupe akan constituait le plus important des quatre grands ensembles présentés dans l’étude.
Selon les affinités linguistiques et culturelles, trois grands sous-groupes étaient distingués : les Akans frontaliers du Ghana, les Akans du Centre et les Akans dits lagunaires.
Les Baoulés, les Agnis et les Attiés en constituaient les principales composantes.
Dans les sociétés à État, notamment chez les Baoulés, les Agnis et les Abrons, l’ordre social était fortement hiérarchisé. Trois grandes catégories sociales étaient identifiées : les nobles, les hommes libres et les esclaves ou captifs.
Chez les peuples lagunaires, notamment les Ébriés, les Adjoukrous et les Abourés, l’organisation sociale et politique reposait davantage sur les classes d’âge, favorisant une gestion collective et participative ainsi qu’une certaine rotation des responsabilités.
Les Akans étaient, dans leur ensemble, caractérisés par une organisation sociale matrilinéaire.
Le quatrième grand ensemble identifié est celui des Krou, dont la population était estimée à environ 1,4 million d’habitants en 1998.
Leur aire culturelle couvrait principalement le Centre-Ouest du pays. Elle regroupait plusieurs entités ethniques, notamment les Bétés, Didas, Godiés, Bakwés, Neyos, Kroumens et Wès, ces derniers étant eux-mêmes subdivisés en Guérés et Wobés.
Les Bétés, les Guérés et les Didas figuraient parmi les principales composantes de cet ensemble.
Contrairement aux sociétés à État, l’organisation politique traditionnelle des Krou était décrite comme une société « sans État ». Le pouvoir politique était fortement localisé et reposait notamment sur l’influence d’un « patron » du village dans les relations avec les communautés voisines. La filiation y était essentiellement patrilinéaire.
Au-delà de cette classification, l’un des enseignements majeurs de l’étude réside dans l’analyse des recompositions ethnoculturelles.
La configuration socioculturelle ivoirienne n’était déjà plus figée. Les migrations, qu’elles soient internes ou internationales, avaient progressivement modifié la répartition spatiale des populations et favorisé l’apparition de véritables « enclaves ethniques ».
Des Malinkés, appartenant au groupe mandé, s’étaient ainsi installés dans l’aire gur. Des Égas, classés parmi les Akans, étaient présents chez les Krou. Des Baoulés Ayaous s’étaient, quant à eux, implantés dans des espaces mandé.
À Bouaflé, en pays gouro, l’étude relevait également la présence d’une importante composante mossi, répartie notamment dans des villages de travailleurs agricoles issus de migrations liées à la période coloniale.
Les recompositions ne résultaient pas uniquement des déplacements de populations. Elles étaient également le produit des brassages culturels.
L’exemple du groupe abron-koulango de Bondoukou est particulièrement révélateur. Les Koulangos, appartenant au groupe gur, avaient été placés sous l’autorité des Abrons, du groupe akan, dont ils étaient les hôtes.
Au fil du temps, les influences réciproques avaient profondément transformé les rapports culturels entre les deux communautés. Une partie des Abrons communiquait en koulango tandis que les Koulangos avaient adopté certaines pratiques culturelles abron.
Ainsi, l’appartenance culturelle ne se résumait plus nécessairement à l’origine historique d’un groupe. Un Koulango pouvait se sentir culturellement plus proche d’un Abron que d’un Lobi ou d’un Sénoufo, pourtant issus du même grand ensemble socioculturel.
L’étude s’intéresse également à la construction progressive de l’identité culturelle dioula.
À l’origine, explique-t-elle, « Dioula » était un terme malinké utilisé pour désigner les personnes ou groupes exerçant le commerce, indépendamment de leur origine géographique.
Avec le développement du commerce à longue distance dans les anciens empires soudanais, le terme a progressivement évolué. Il a fini par être associé à des populations du Nord ivoirien partageant notamment une langue, des pratiques religieuses et certains modes de vie.
Cette évolution illustre un phénomène essentiel : les catégories culturelles elles-mêmes peuvent se construire et se transformer au gré des échanges, des migrations et des interactions entre les populations.
L’étude ne s’arrêtait pas aux identités traditionnelles. Elle anticipait également une nouvelle forme de recomposition culturelle liée à l’urbanisation et à la mondialisation.
Elle identifiait ainsi l’émergence d’un groupe culturel de jeunes citadins, porteurs de référents culturels « hybrides ».
Influencés notamment par les modes vestimentaires, la musique et certaines pratiques venues d’Europe et des États-Unis, ces jeunes développaient de nouveaux codes sociaux et linguistiques.
Cette évolution témoignait déjà d’une transformation profonde de la société ivoirienne, sous l’effet conjugué de l’urbanisation, de la mondialisation et des nouvelles technologies.
Vingt-huit ans après les travaux de recherche réalisés en 1998, cette étude conserve un intérêt particulier pour comprendre l’histoire sociale de la Côte d’Ivoire.
Elle rappelle surtout que la diversité ivoirienne ne peut être appréhendée comme une réalité immuable. Les migrations, les mariages, les échanges commerciaux, les influences culturelles, l’urbanisation et, plus récemment, les nouvelles technologies contribuent constamment à redessiner les identités et les rapports entre communautés.
La « carte ethnique » de la Côte d’Ivoire apparaît ainsi moins comme une photographie définitive que comme une image prise à un moment donné d’une société en mouvement.
C’est tout l’intérêt de revisiter aujourd’hui cette étude réalisée en 1998 par Mariatou Koné, alors chercheuse en socio-anthropologie, et publiée en 2013 dans l’Atlas de Côte d’Ivoire. Près de trois décennies plus tard, elle offre un précieux point de comparaison pour observer les profondes transformations démographiques, culturelles et sociales intervenues dans le pays.
Wassimagnon
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