Cameroun : Pénurie de gaz, la fin d'une illusion
Pendant que la Société camerounaise des dépôts pétroliers (Scdp) nie toute rupture, les ménages camerounais font la queue dès l'aube et paient jusqu'à 10 000 FCFA la bouteille. Retour sur une crise que rien n'obligeait à surprendre.
Elle roule depuis plusieurs jours avec deux bouteilles vides sur la banquette arrière de sa voiture. Cette enseignante de Yaoundé finit par en dénicher une dans une station-service chez Tradex, après une tournée que beaucoup de ménages camerounais connaissent désormais par cœur. À Nkomo, -un quartier populaire de Yaoundé-, les files s'étirent devant les stations dès 4 heures du matin. À Douala comme à Bafoussam, le scénario se répète : des familles patientent des heures pour repartir, parfois bredouilles, parfois avec une bouteille payée deux fois son prix homologué (6500 Fcfa).
Face à ces images, la SCDP a pourtant affirmé récemment qu'il n'y avait pas de pénurie. Un décalage qui n'a rien d'anecdotique : sur le terrain, à Ebolowa comme dans la capitale, trouver une bouteille — en particulier de la marque SCTM — relève désormais du parcours du combattant, et le marché noir s'installe durablement, avec des prix qui grimpent entre 7 000 et 10 000 FCFA la bouteille de 12,5 kg.
D'où vient réellement le problème ?
La crise a un point de départ précis : le départ, dans la semaine du 6 juillet 2026, du navire-usine norvégien Hilli Episeyo des côtes de Kribi. Actuellement en rénovation à Singapour avant un contrat de vingt ans en Argentine, ce bateau assurait depuis 2018 près d'une bouteille de gaz sur trois consommées au Cameroun, avec une production annuelle de 30 000 tonnes. Selon la Société Nationale des Hydrocarbures, son départ fait suite à l'épuisement, après huit années d'exploitation, d'un gisement de gaz liquéfié de 600 milliards de pieds cubes.
À cette perte de production locale s'ajoute une seconde fragilité, plus récente et plus visible dans les rayons : la marque SCTM, qui représente environ 38 % du marché camerounais du gaz domestique, a quasiment disparu des points de vente depuis juin 2026. En cause, une dette impayée envers la SCDP, qui a suspendu ses livraisons à l'entreprise depuis plus de deux mois — une information confirmée par une source interne à la SCDP elle-même.
Le gouvernement affirme désormais que l'approvisionnement du marché repose entièrement sur les importations. D'où la décision de rechercher 60 000 tonnes supplémentaires de GPL sur le marché international, réparties en deux lots de 35 000 et 25 000 tonnes — un volume qui représente à lui seul près de 40 % des importations de butane liquéfié réalisées par le pays en 2025. La capacité de stockage de Bonabéri a par ailleurs été portée de 2 500 à 3 500 tonnes, et la CSPH a été chargée d'ouvrir des concertations entre SCTM et ses créanciers.
Une bouteille sur trois dépendait d'un seul navire. Sa fin de contrat était connue depuis des années — elle n'aurait jamais dû surprendre personne.
Crise annoncée
C'est là que le constat dérange. Rien, dans cette succession d'événements, ne relève de l'imprévisible. La durée d'exploitation d'un gisement gazier se calcule des années à l'avance ; le départ du Hilli Episeyo n'est pas tombé du ciel un matin de juillet. Qu'un tel volume — un tiers de la consommation nationale — ait pu reposer aussi longtemps sur une seule unité flottante, sans plan de production locale de relais ni stock tampon suffisant, interroge directement la capacité de planification de la SNH et des autorités du secteur.
La fragilité de SCTM aggrave une situation déjà tendue, mais elle n'en est pas la cause première : elle révèle plutôt à quel point la chaîne d'approvisionnement camerounaise tient à un nombre restreint d'acteurs, chacun capable, en cas de défaillance, de priver le marché d'un tiers ou plus de son offre. Combler le trou par des importations d'urgence permettra sans doute de calmer la crise à court terme. Mais cela ne fait que déplacer le problème : le pays remplace une dépendance à un navire par une dépendance accrue aux marchés extérieurs, dans un contexte où la demande nationale continue de croître chaque année.
La vraie question, une fois les files d'attente résorbées, reste entière : le Cameroun va-t-il enfin investir dans une production locale diversifiée, des capacités de stockage suffisantes et une chaîne d'approvisionnement moins vulnérable à la défaillance d'un seul acteur ? Ou attendra-t-il la prochaine rupture pour redécouvrir, une fois de plus, que la pénurie n'était pas une fatalité, mais le résultat d'un manque d'anticipation ?
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au WhatsApp 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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