Cameroun : « Couteaux Morts », les bouchers de Yaoundé reprennent du service, mais la colère reste entière
Le bruit familier des hachoirs frappant les billots de bois avait disparu. Pendant trois jours, du 11 au 13 mai 2026, les hangars de boucherie des grands marchés de Yaoundé,- Mfoundi, Essos, Etoudi, Mokolo … se sont retrouvés désespérément vides. Pas un morceau de bœuf sur les étals, pas un boucher derrière son comptoir. L'opération « Couteaux Morts », lancée par le Syndicat national des bouchers du Cameroun (Synbocam), avait sonné l'heure du débrayage.
Pour les habitués de ces marchés populaires, la scène était insolite. Là où les carcasses s'alignent d'ordinaire dès l'aube, il n'y avait cette semaine que des étals nus et des crochets vides. Les consommateurs, pris de court, ont dû se tourner vers d'autres protéines animales ou renoncer purement et simplement à leur repas du jour. Car en cette période de l'année, à la veille de l'Ascension, la demande de viande de bœuf est traditionnellement forte dans la capitale camerounaise.
Ce silence n'était pourtant pas celui de la résignation. C'était, selon les professionnels du secteur eux-mêmes, un cri de survie.
« On tire le diable par la queue »
Hamed exerce le métier de boucher depuis douze ans au marché d'Etoudi. Douze ans à manier le couteau, à négocier les bêtes au septentrion, à livrer la marchandise coûte que coûte. Mais aujourd'hui, cet homme habitué aux journées de labeur broie du noir. « Les bouchers ne font plus de bonnes affaires, nous tirons le diable par la queue », lâche-t-il avec une lassitude qui en dit long.
Derrière cette expression populaire, se cache une réalité économique particulièrement rude. Le prix d'achat du bétail sur pied, en provenance des régions du septentrion, a considérablement augmenté ces derniers mois. Une tête de bœuf se négocie désormais jusqu'à 800 000 francs CFA auprès des éleveurs, selon les chiffres avancés par les commerçants. Une somme vertigineuse, que viennent encore alourdir les frais de transport — dopés par le coût du carburant —, les taxes de convoyage sur les axes routiers, et les charges liées à l'alimentation des bêtes, notamment la flambée du prix des tourteaux. Au bout du compte, le prix de revient d'une carcasse dépasse désormais ce que le marché peut raisonnablement absorber.
Coincés entre le marteau et l'enclume
Ce qui achève d'étrangler la filière, c'est le paradoxe dans lequel se trouvent enfermés les bouchers : d'un côté, des coûts d'achat en hausse constante ; de l'autre, des prix de vente encadrés par les autorités. Résultat : chaque kilogramme vendu les rapproche un peu plus de la faillite.
Les éleveurs, pour leur part, ne sont pas épargnés. Ils justifient la hausse des prix du bétail par l'augmentation de leurs propres charges : coûts de production, alimentation des animaux, insécurité sur les routes du septentrion qui renchérit la logistique et complique les transactions. La pression se répercute ainsi à chaque maillon de la chaîne, jusqu'à atteindre, en bout de course, le consommateur.
Un répit, pas une trêve
Ce jeudi matin, jour de l'Ascension, une timide reprise était observable dans plusieurs marchés de la capitale. Les étals se garnissaient à nouveau, les hachoirs reprenaient leur vacarme familier. Mais le Synbocam a tenu à tempérer tout optimisme prématuré : ce retour progressif n'est qu'un répit, pas une capitulation.
Le syndicat est catégorique : la grève ne sera définitivement levée que si des discussions « concrètes » s'ouvrent avec le Ministère du Commerce et le Ministère de l'Élevage, des Pêches et des Industries Animales (Minepia). Sur la table des négociations, deux exigences majeures : une restructuration profonde des marchés à bétail à travers le pays, et surtout un allègement significatif de la pression fiscale ainsi que des taxes de convoyage qui plombent la rentabilité de toute la filière.
Si la viande revient progressivement sur les étals, la crise, elle, n'a pas disparu. Les acteurs du secteur craignent désormais une réduction de l'abattage, qui pourrait entraîner une baisse durable de l'offre sur les marchés et, à terme, des pénuries partielles dans certaines villes du pays.
L'opération « Couteaux Morts » aura au moins eu le mérite de braquer les projecteurs sur un secteur longtemps laissé pour compte, pris en étau entre des réalités économiques difficiles et une régulation qui peine à s'adapter. Les bouchers ont posé leurs lames. Ils attendent maintenant que l'État prenne la sienne pour trancher dans le vif.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
-Joindre la rédaction camerounaise de Koaci au 237 691154277-ou cameroun@koaci.com
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